les bonnes

p align= »center » style= »margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: center » class= »MsoNormal »>Bonne ? tout faire, m?me dans le roman.

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Dans tous les romans? du 19? et du 20?,? un personnage passe et repasse discr?tement, presque transparent, il est toujours l?, au milieu de la famille et de la maison, dans le salon, aupr?s des enfants, dans la chambre ? coucher, aux c?t?s du personnage principal, au mieux confident, presque toujours personnage? secondaire, sans description physique ni psychologique. Ce personnage, c?est la bonne ? tout faire, la servante. Ou la domestique. Son statut social est ambigu et sa repr?sentation h?sitante. En effet, ce n?est pas une femme du peuple car elle vit dans l?univers bourgeois et en adopte les codes, ni une? femme de la campagne car elle en est partie, ni une ?pouse ou une m?re car le c?libat est pour elle quasi-obligatoire, c?est un personnage entre deux mondes et? sa place est embarrassante pour le romancier. H?sitant entre l?ignorance et la caricature, entre le non-dit et la provocation,? il a longtemps cherch? une fa?on de pr?senter le personnage et de parler d?elle.

Car c?est aussi un personnage sans voix, comme le dit Anne Martin-Fugier?:?? ???Les domestiques sont muets.???????[1]?qui est donc toujours repr?sent? et donc fantasm?? par ceux-l? m?me? qui les emploient, les ?crivains bourgeois.?

Je? ferai porter?? mon ?tude principalement sur? la bonne de ville, la bonne citadine,?? venue de la campagne? et de la province pour s?engager dans les grandes villes, Paris principalement.? Je n??voquerai donc pas ou peu les personnages de servante de ferme, fille de ferme, la premi?re ?tant Genevi?ve de Lamartine suivie par de nombreux personnages de Maupassant.? D?une part, le corpus est vaste et il faut le limiter, et, d?autre part, la probl?matique est diff?rente, la fille de ferme ne change pas de milieu, elle garde la m?me mentalit?, les m?mes distractions, la m?me morale, n?e dans une ferme et souvent fille de paysans,? elle est envoy?e dans une autre ferme et? elle ne quitte gu?re sa r?gion, les d?placements sont limit?s et elle n?a pas ? conna?tre le? d?racinement social bien s?r mais aussi g?ographique et culturel des bonnes? des grandes villes.

L??tude sociologique et historique du personnage a ?t? magistralement men?e par Anne Martin-Fugier[2]. Comme beaucoup d?historiens, elle s?appuie sur des documents litt?raires, utilis?s comme sources documentaires? pour d?crire les conditions de placement, les places, les gages, les t?ches, le logement, les loisirs, la vie sexuelle et les repr?sentations le plus souvent fantasm?es, imaginaires des ?crivains de l??poque tous bourgeois et employant des bonnes. Nous nous servirons donc de son travail? tr?s riche? de recherche, de rep?rage et de nomenclature de? l?ensemble des romans? mais cette ?tude nous am?nera ? nous poser d?autres questions?: non pas la place de la bonne dans la soci?t? mais sa place dans le? roman, la question du statut romanesque du personnage, ses fonctions suivant les genres? et les ?poques? et enfin? sa description physique et psychologique.


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Dans la litt?rature populaire des feuilletons, le personnage de la bonne est tr?s peu repr?sent?. Certes, comme l?a montr? Michel Nathan, de tr?s nombreux romans sont construits sur le motif de la fatalit? li?e ? la f?minit?. L?h?ro?ne viol?e ou courtis?e et s?duite puis chass?e va conna?tre une multitude d??preuves avant de retrouver honneur, enfant et bonheur. Mais, pour qu? une? lectrice populaire d?origine sociale moyenne puisse s?identifier ? l?h?ro?ne, elle ne doit pas ?tre? trop marqu?e socialement et situ?e trop bas dans l??chelle sociale. L?h?ro?ne de ces romans est jolie, honn?te, en g?n?ral de la moyenne bourgeoisie? ou de la petite noblesse. Son parcours l?am?nera parfois ? travailler tr?s dur (voir La porteuse de pain) ou m?me ? se prostituer (chez Decourcelle dans Chaste et fl?trie) mais elle n?est pas ? l?origine bonne et? ne le devient jamais ? la fin de son errance. Presque aucune bonne visible dans la litt?rature populaire donc, mais, ? l?inverse, on trouvera ce th?me de la fille-m?re jet?e ? la rue et errante, enceinte ou avec son enfant, tr?s ?troitement? li? et comme consubstantiel du personnage de la bonne. Chaque fois que ce personnage est ?voqu?, on a, pas tr?s loin, presque toujours un enfant adult?re. La diff?rence, c?est que cette abominable ?preuve qui? se termine bien dans la litt?rature populaire et fortifie ou bonifie l?h?ro?ne qui avait d?j? au d?part toutes les qualit?s, au contraire,? d?truit? et? conduit ? sa perte la bonne dans presque tous les autres genres.

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Dans la litt?rature r?aliste et naturaliste de la fin du XIX?, la bonne ? tout faire est surtout un personnage secondaire, fid?le pr?sence aux c?t?s? de sa ma?tresse, Vingt-neuf cas cit?s dans le dictionnaire th?matique du roman de m?urs[3]? de Hamon et, si l?on recense les romans populaires, on en trouvera encore plus. Mais cet effacement est parfois trompeur et rec?le des surprises au lecteur. Je ne prendrai que deux exemples, C?leste dans La Cur?e de Zola 1882,? et Rosalie dans Une vie de Maupassant 1883, deux personnages tr?s secondaires. C?leste dans la Cur?e n?est pas d?crite physiquement, elle est mentionn?e seulement. Les amants maudits, belle-m?re et beau-fils? vivent,? parlent, s?embrassent, se d?shabillent en sa pr?sence comme si elle ?tait invisible. Rosalie est d?crite au d?but du roman de Maupassant mais uniquement physiquement ?? une grande fille forte et d?coupl?e comme un gars??[4]. Mais peu ? peu, au fur et ? mesure que le personnage principal se d?lite jusqu?? la d?ch?ance morale? et la? ruine financi?re? chez Zola et jusqu?? la solitude et la pauvret? chez Maupassant, en contre-point,? le personnage de la bonne? prend de l?importance? et s?affirme.

Dans La Cur?e, c?est quand la d?bauche et les folles d?penses ont r?duit Ren?e, l?h?ro?ne? principale, ? la solitude,? ? la toute fin du roman, qu?elle s?aper?oit que C?leste existe, est toujours l? et qu?elle croit que la familiarit? qui la lie ? elle est de la tendresse, qu?elle croit m?me l?aimer.???Dans l??croulement de ses tendresses, il vint un moment o? Ren?e n?eut plus que sa femme de chambre ? aimer.??[5]Elle est persuad?e que ce sentiment est r?ciproque et que sa bonne lui fermera les yeux et, c?est ? ce moment-l? que la bonne lui? annonce froidement qu?elle dispose,? ? compter de ce jour, de 5000F, assez pour s??tablir, acheter deux vaches et un petit commerce et qu?elle ne restera pas un jour de plus. Dans Une vie de Maupassant, l?h?ro?ne est Jeanne, elle a r?v? d?un amour romantique et elle ?pouse un goujat qui la trompe d?s le premier jour de son arriv?e au ch?teau avec la petite bonne. Elle avait r?v? d??tre m?re et elle l?est exactement en m?me temps que sa bonne et du m?me homme, son mari. Elle avait r?v? de finir ses jours dans le ch?teau de ses parents et, ruin?e par son fils, elle doit le vendre et habiter dans une demeure tr?s modeste. Sa bonne Rosalie, d?crite dans ??ses songeries? animales??, un peu comme un animal familier? est mari?e sans son consentement avec un paysan pour ?touffer le scandale de son engrosse ment par le ma?tre. Et puis, ? la fin du roman, renversement de situation, c?est la bonne Rosalie? qui vient s?occuper de Jeanne, g?rer ses derniers sous, ?lever sa petite fille orpheline. On a donc dans les deux romans une s?rie d?oppositions? qui mettent en valeur les d?ch?ances des h?ro?nes.?:

L?h?ro?ne???? / La bonne

Fine et jolie / hommasse, grossi?rement charpent?e

Fragile???????? /solide

R?veuse et romanesque

Sensible?????? /songeries animales,? silence ignorant, t?tue

Heureuse? /exploit?e,

Combl?e? et oisive? /travaillant dur

Courtis?e?? et mari?e /engross?e ou c?libataire

impr?voyante??? /?conome et bonne gestionnaire

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Et toutes ces oppositions s?inversent? brutalement? et mettent en relief des fins path?tiques pour les h?ro?nes, d?autant plus? path?tiques? que ce sont leurs propres domestiques qui leur viennent en aide.

Les ma?tresses n?ont plus rien, ne sont plus rien et les bonnes ?mergent, acqui?rent? identit?

et personnalit?.

Vieilles et perdant leur beaut?, ??elle vieillissait, ses yeux se cerclaient de bleu????? /? Rosalie ?? le visage frais et souriant ??[6]

R?verie apathie et folie???? ??????????/ bon sens, faisant la morale ? leur patronne

Fragilit? devenue faiblesse incapacit? ? s?assumer??? / riches, poss?dantes

?Oisives toujours????????????????????????? / actives mais pour elles-m?mes

Seules??????????????????????????????????????? /ins?r?es socialement, Rosalie a un fils aimant, C?leste va acheter un commerce?

Tous leurs d?fauts de classe des ma?tresses sont?? mis en valeur par les qualit?s de leurs domestiques, leur destin suit une courbe de bonheur? ascendante qui? redescend brutalement alors que celle de leur bonne monte insensiblement mais s?rement.? Proc?d? tr?s efficace, contraste saisissant, le personnage de la bonne dans l??conomie du r?cit est utilis? par l?auteur comme un r?v?lateur, un marqueur. Il n?est pas d?crit pour lui-m?me mais il montre mieux qu?un long discours et indirectement,? la d?ch?ance morale et physique de la bourgeoisie?? et, peut-?tre, la capacit? du peuple ? s?en sortir, ? s??lever socialement? et ? garder ses propres valeurs. On observe le m?me retournement dans un autre roman de Zola, Nana, la domestique part riche de chez Nana ruin?e et ouvre un bordel de luxe.

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Dans Pot-bouille? de Zola publi? en 1882, l?auteur? met en sc?ne? une foule de bonnes, dresse une importante galerie de portraits, d?crit avec une pr?cision documentaire chaque chambre de bonne du? long couloir?? au sixi?me ?tage d?une maison bourgeoise. Ce roman pr?sente dans une? sym?trie fascinante les habitants d?un immeuble parisien, chaque famille et sa bonne, les familles logeant dans les appartements et les bonnes ? l??tage des bonnes. Dans ce roman naturaliste, la construction dramatique est??? magistrale, fonctionnant sur le contraste entre l?envers et l?endroit, le d?cor et les coulisses, la fa?ade et l?int?rieur. Premier contraste?: les bourgeois empruntent le grand escalier, les bonnes passent par l?escalier de service et bavardent en prenant l?air sur la cour des cuisines, un ?gout o? elles jettent les ordures du m?nage mais aussi les ordures de leurs comm?rages sur leurs patrons et o? les patrons ne sont jamais. Les bourgeois? pr?sentent bonne figure ? l?ext?rieur et dans le monde mais, en priv?, et avec leurs bonnes, ils sont avares, cruels,? concupiscents, menteurs, arrivistes, adult?rins, mauvais parents.? Leurs bonnes qui les voient dans leur intimit? les connaissent et les jugent pour ce qu?ils sont?:???Je suis qu?une bonne mais je suis honn?te. Et il n ?y a pas une de vos garces de dames qui me vaille dans votre baraque de maison.??[7]Domestiques plus honn?tes que les ma?tres, premi?re inversion de r?les.

Mais? les bonnes ne sont pas id?alis?es, sous? leur air s?rieux et en cachette de leurs ma?tres, elles ont toutes? des vices horribles, Victoire boit, Lisa fait la bombe et d?voie la jeune? fille de la? maison, Rachel vole de l?argent et fait chanter sa ma?tresse. Cependant, comme le fait remarquer le pr?facier M A Voisin Foug?re?:???La sympathie de l?auteur leur est acquise?; d?abord, c?est ? une? bonne que revient la r?plique finale???toutes les baraques se ressemblent c?est cochon et compagnie.?? Et ensuite, les bonnes ne sont pas aussi hypocrites que leurs ma?tres, elles n?ont pas ? d?fendre les apparences des convenances, c?est leur condition qui les conduit ? ces ?chappatoires. Le roman se termine sur un contrepoint cruel et longuement? tenu par Zola. La petite bonne Ad?le accouche seule dans sa chambre terroris?e et malade d?un enfant qu?elle abandonnera. Cet enfant est l??uvre d?un des hommes de la maison, le p?re ou le fils, on ne sait pas et pendant ce temps, au m?me moment,? chez les m?mes, les Duveyrier, se tient une brillante r?ception, le probable p?re de l?enfant se pavanant devant ses h?tes dans un discours moralisateur. Aucun r?alisme, au contraire une construction? artificielle et savante o? les? personnages de bonnes? sont? charg?es de d?voiler? cr?ment l?envers des apparences morales de leurs patrons.

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Dans le roman populiste du d?but du si?cle chez Frapi? par exemple, le personnage de la bonne? a un peu la m?me fonction. Dans La proscrite, publi? en 1900, les mentalit?s on un peu ?volu?, le manque de personnel est crucial, la bonne devient rare.? Toutes les dames? militent dans des associations caritatives en faveur? des domestiques. Ce qui ne les emp?che pas de s?en plaindre constamment?:? » Ma bonne est une coureuse finie mais tant pis je la garde, elle est propre, ne me vole pas et fait bien la cuisine.?? L?intrigue se noue autour du fils de la maison qui veut faire carri?re. Sa m?re recommande une jeune fille pauvre de leur? connaissance, Virginie, ? une famille amie dont le fils est notoirement d?prav?, qui n?arrive pas ? conserver son personnel mais dont l?influence politique est certaine et vaudra au fils de la maison une bon d?but de carri?re. Ce service??? comparable ? un joli cadeau??[8]? vaudra au personnage principal un poste de secr?taire de ministre. Et vaudra ? Virginie la d?ch?ance, ce que tout le monde avait pr?vu et accept?. Enceinte, elle est chass?e et accouche ? l?h?pital avant de mourir d??puisement. Le h?ros est conscient du prix de sa r?ussite??? ce qu?il faut en consommer de la f?minit? pour faire un homme important??[9] mais sans remords. Le narrateur adoucit un peu son propos, le b?b? aura pour marraine la vieille fille de la maison. Le manque de personnel,? sa raret? devient un enjeu romanesque, le personnage de la bonne, son destin servent ici la critique sociale de l?auteur, les bourgeois sont pr?ts ? tout pour faire une carri?re dont la premi?re marche est le corps d?une jeune bonne..

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Venons-en maintenant aux quelques? grands et rares romans qui ont pour personnage principal une bonne, Une servante d?autrefois de Zulma Carraud, ?Grande Maguet de Catule Mend?s , Un c?ur simple de Flaubert, Germinie Lacerteux des fr?res Goncourt et Le journal d?une femme de chambre de Mirbeau. J?emploie le terme roman pour Le journal d?une? femme de chambre car le caract?re fictionnel du r?cit et sa construction narrative ne font plus de doutes pour les critiques.

A tr?s gros traits, on observe deux types de bonne, la servante au grand c?ur, d?vou?e et fid?le jusqu?? la mort, cette s?rie avait ?t? inaugur?e par Genevi?ve de Lamartine, et la bonne monstrueuse, cumulant vices et souillures. Cette s?rie sera ferm?e par Les bonnes de Genet.

Les bonnes d?vou?es sont celles de Lamartine, Flaubert? et Zulma Carraud. Et les bonnes d?lur?es sont celles de Mend?s, Goncourt, et Mirbeau. Lamartin,e par humanisme? chr?tien? et charit?, et Flaubert, par souci de r?alisme, ont choisi des personnages du plus bas de l??chelle. Leurs personnages? sont des bonnes rurales,? d?vou?es toutes leurs vies ? la m?me famille, assistant ? la naissance des enfants, fermant les yeux des a?eules,? et mourant seules mais avec le sentiment du devoir accompli.? Elles repr?sentent l?id?al de bonne, celles que souhaitent toute famille.? Leur sanctification est assur?e.

L?autre cat?gorie comprend? les bonnes parisiennes? des Goncourt et de Mirbeau par exemple.

Pourquoi ces auteurs d?cident-ils de faire de la bonne? le personnage principal?? Les Goncourt n?expliquent pas vraiment ce choix, ils veulent montrer ??les mis?res?? ???crire un roman vrai?? On sait qu?ils avaient ?t? choqu?s par l?histoire de leur propre bonne d?vou?e toute sa vie ? la famille et qui ?, sa mort, r?v?lera une double vie, des dettes et des orgies, des vols? pour entretenir ses amants.Mirbeau ne donne pas non plus ses motifs pr?cis de camper ce personnage.

Quels buts poursuivent-ils?? Les Goncourt se servent du document humain, l?histoire de leur propre bonne, Rose Malingre. Ils font un r?cit d?taill? et complet? et une analyse sociologique tr?s pouss?e du milieu, l?origine sociale, le bureau de placement, les bals, les bars, les lieux de promenade, le travail, les t?ches. Ils font ?galement une analyse psychologique tr?s fouill?e du personnage montrant les angoisses, la mis?re affective, l?adoration de Germinie pour sa ma?tresse? puis le terrain, les m?canismes? et les effets de l?hyst?rie? et enfin? l?alcoolisme, la nymphomanie. Le roman se caract?rise par l?absence d?explication, ils? nous? montrent Germinie dans sa vie, ses gestes, ses actions. Il nous d?crit ses amours qui l?entra?nent toujours plus loin dans le don de soi et la d?ch?ance sa maladie et enfin sa mort. Il nous montre l?absence de tombe, l?absence de nom et de dates. Germinie enterr?e dans la fosse publique, mort,e n?existe plus, elle est effac?e de la terre.

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Ultime ?tape, Le journal d?une femme de chambre fait dire ?? je?? pour la premi?re fois ? une servante. Mais cette voix? pr?sent?e par la pr?face comme authentique se r?v?le tr?s vite fictive, cette servante s?exprime comme un ?crivain, comme Mirbeau, pour lui. Ce livre, m?me s?il? d?crit avec une grande pr?cision qui rel?ve de beaucoup d?observations et de sympathie, l?univers des domestiques? permet surtout ? Mirbeau de cracher sa haine de la bourgeoisie, son amour de la sexualit? et son anarchie. Cette femme de chambre intelligente, observatrice, hardie et perverse, menteuse, hypocrite, aime le plaisir sexuel, la force des vrais hommes et r?ve de devenir ? son tour une femme riche et respect?e. En plus de citer avec une visible? jouissance toutes les formes de l??rotisme, f?tichisme, inceste, homosexualit? f?minine et masculine, p?dophilie, bestialit?, n?crophilie, masochisme ?Mirbeau d?nonce toutes les tares? et les injustices de la soci?t?. Pour autant, il n?id?alise pas du tout les serviteurs. Comme Zola, comme Goncourt, il? en montre? les bassesses, les m?disances, les vols, les chantages, les cruaut?s.? C?lestine devenue patronne gr?ce ? un vol est aussi m?prisante et cruelle avec ses propres employ?s que l?ont ?t? avec elle ses anciens ma?tres.

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Il est donc? int?ressant de constater que l??crivain du XIX? et du d?but du XX? n?a d?autre choix que d?assimiler la bonne ?? Marie ou Madeleine. Soit elle est sainte et sanctifi?e? mais dans ce cas-l? elle meurt seule, sans enfants, sans famille,? soit elle est? charg?e? de tous les vices et a une fin path?tique et sordide. Ce personnage n?existe pas pour lui-m?me en tant que personnage ? part enti?re. Il n?a ni identit? propre, ni pass?, ni avenir, ni descendance.? Ce vide identitaire est combl? dans la narration par des r?ves ou? des fantasmes, r?ves de la sainte? ou? fantasmes sexuels? de la femme offrant? aux hommes? toutes les perversions sexuelles.

Pourtant, un roman fait exception et sort de ce manich?isme caricatural, c?est Donatienne de Ren? Bazin.. Le titre est ?ponyme,? Donatienne est? le nom du personnage principal,? une bonne bretonne et le roman est? son histoire, l?histoire d?une jeune bretonne mari?e et m?re de famille qui part ? la ville comme nourrice pour aider financi?rement son mari et ses enfants. Happ?e par le tourbillon des conversations des autres bonnes, par leur amoralit?, enivr?e par le luxe, l?argent gagn? sans efforts, elle oublie les siens et devient la ma?tresse d?un valet d?lur?. Son mari chass? par la mis?re de sa ferme erre sur les routes avec les trois enfants et finit par ?chouer en Auvergne? o? il travaille comme man?uvre dans une carri?re. La jolie Donatienne abandonn?e par le valet et ayant perdu son emploi vit tristement avec un patron de bar ivrogne? et brutal. Elle raconte son histoire ? un voyageur qui, par le plus grand des hasards, fait? le rapprochement avec une famille sans? m?re qu?il avait vue en Auvergne. Entre temps, le mari a perdu une jambe dans un accident du travail. Donatienne reprend son baluchon et revient aupr?s des siens. C?est donc un personnage complexe? et tr?s humain avec ses failles et son courage. Ce personnage a parcouru un cycle de vie et de r?flexions. D?sir de fuir l?enfermement et la mis?re de la campagne, fascination de la ville et du luxe, oubli et m?pris? de son origine? et de ses valeurs, ?chec, malheur, remords, solitude, remise en cause puis d?cision et enfin retrouvailles avec les siens et sa culture. La coiffe bretonne ?tant le symbole de son? appartenance culturelle, elle la retire sous les moqueries des camarades? en arrivant ? Paris et la remet quand elle retrouve les siens. Ce roman, certes moraliste, s?attache ? d?crire, comme ceux des naturalistes, la condition sociale des bonnes, leurs logements, les bureaux de placement mais s?attarde aussi sur l?int?riorit?,? la psychologie de Donatienne et surtout la complexit? de son cheminement?. La chute et la r?demption r?unissent en un m?me personnage les figures de Madeleine et de Marie et? lui conf?rent une richesse qui l??loigne de la? caricature.

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Qu?en est-il? au XX? si?cle ??

Peu de repr?sentations, Les bonnes de Jean Genet, une pi?ce de th??tre,? Le square de Marguerite Duras.

Dans Le square de Duras 1955, deux voix se r?pondent, celle d?une jeune fille et celle d?un voyageur de commerce, pas d?identit?,? pas de lieu,? pas de temps pr?cis. A la premi?re personne du? singulier, la jeune fille parle de ce qui l?occupe, de son m?tier, et surtout de ses r?ves de rencontre et de mariage. Elle d?finit son m?tier comme quelque chose de transitoire, qui doit dispara?tre compl?tement,? comme s?il n?avait jamais exist?.

??Mon ?tat n?est pas? un ?tat qui puisse durer. Il est dans sa nature de se terminer t?t oui tard. J?attends de me marier, Et d?s que je le serai, c?en sera fini pour moi de cet ?tat.??[10]Plus loin,? elle revient encore sur cette id?e?: ??Ce n?est pas un m?tier que le? mien. On l?appelle ainsi pour simplifier. Ce n?en est pas un, c?est une sorte d??tat, d??tat tout entier vous comprenez comme d??tre un enfant ou d??tre malade. Alors cela doit cesser.??[11]Duras en quelques mots a dit la sp?cificit?? de la bonne, un faux m?tier, un ?tat transitoire, une situation au sein d?une famille ?trang?re forc?ment ?ph?m?re, un ?tat qui dispara?t? forc?ment.

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Dans Les bonnes de Jean Genet, on retrouve? la cat?gorie ??bonne monstrueuse??. Dans Le journal d?une femme de chambre de Mirbeau, C?lestine ?voquait d?j? ? plusieurs reprises l?envie de tuer ses ma?tresses? mais elle ne passait pas ? l?acte. ??Quelquefois, en coiffant mes ma?tresses, j?ai eu l?envie folle de leur d?chirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles.??[12]Ou ??Quand je pense qu?une cuisini?re tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de ses ma?tres, une pinc?e d?arsenic ? la place du sel, un petit filet de strychnine au lieu du vinaigre? et ?a y est? Eh bien non faut-il que nous ayons, tout de m?me, la servitude dans le sang.?? Dans la pi?ce de Genet, un tabou est franchi, les bonnes passent ? l?acte. Peut-?tre le fait d??tre deux, deux s?urs, deux alli?es leur a-t-il donn? la force de tuer leur ma?tresse??

??Au XX? si?cle, le m?tier de bonne dispara?t peu ? peu, ses t?ches ?tant distribu?es ? diff?rentes professionnelles?:??? la femme de m?nage, la nourrice agr??e.? Ces professionnelles ne vivent pas dans la famille et? y sont beaucoup moins? impliqu?es. Le personnage litt?raire peu ? peu dispara?t du paysage romanesque. Un roman de? Oster s?intitule d?ailleurs La femme de m?nage.?

On a donc vu comment le personnage de la bonne passe? du statut de personnage invisible ou secondaire, ?? celui de personnage r?v?lateur ou faire-valoir du personnage principal puis ? celui de personnage principal tr?s manich?en et essentiellement vecteur? d?id?es chr?tiennes ou d?id?es anti-bourgeoises et enfin, tr?s tardivement et tr?s rarement, personnage ? part enti?re pr?sentant une certaine ?paisseur et complexit? psychologiques et? comment il dispara?t peu ? peu du paysage romanesque du XX ? si?cle.

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Esquissons? maintenant un rapide portrait du personnage tel qu?il appara?t dans ces textes. Sur le plan physique, ce qui est not? le plus souvent, c?est sa robustesse, sa solidit?, sa r?sistance et ?galement en corollaire son absence? de finesse, de beaut?,? de gr?ce allant? jusqu?? la laideur.

Son origine sociale? n?est mentionn?e que dans ses cons?quences: venant de la campagne et de la ferme, elle est maladroite, sale, elle sent mauvais, ne conna?t pas l?hygi?ne. Elle est ignorante de tout ce qui fait le raffinement d?une maison et d?une table bourgeoise, le service, la cuisine soign?e, le soin du linge?Son langage est grossier et parfois patoisant .Elle est souvent tr?s jeune ou assez? ?g?e.

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Sur le plan psychologique, le portrait s?unifie. Le d?racinement g?ographique et social conduit ? une perte de rep?res. Imaginez une? jeune fille venue d?un autre monde confront?e ? de telles diff?rences d?habitudes de mode de vie et de culture? abrutie de fatigue et de manque de sommeil?? et on en fait une niaise .On la d?crit comme ?gar?e[13], passive h?b?t?e. Ce qui va jusqu?? la stupidit?? si souvent r?v?l? par le personnage de B?cassine popularis? par le magazine la semaine de Suzette au d?but du si?cle.

Un autre facteur not? tr?s souvent est la grande solitude affective de ces jeunes filles. Solitude plus ignorance? qui les conduit ? des attitudes r?currentes, rechercher? la compagnie des autres bonnes, bavarder sans fin sur les patrons,? courir les bals ,coucher avec le premier homme qui leur adresse une parole gentille ou humaine ( Une vie, Germinie Lacerteux?? Pot-Bouille, La proscrite), confondre d?sir sexuel et amour, et s?adonner ? la d?bauche comme recherche ?perdue d?amour, croire ? toutes les promesses de mariage. Autre attitude?:?reporter tout ce besoin d?amour? s?attacher douloureusement? et un peu n?vrotiquement ? ses ma?tres, (Germinie, la grande Maguet, la proscrite) et confondre leur humanit?? ou toute marque d?int?r?t avec un r?el attachement. Celles-l? se perdent mentalement et physiquement? et meurent dans la mis?re et l?anonymat.

Les plus r?sistantes mentalement? vont mener pendant des ann?es? une double vie psychologique. Devant les ma?tres, silence d?vouement parfois m?me adh?sion ? leur mentalit? et au fond d?elle, un m?pris violent de tout ce qu?elles voient, un attachement tr?s fort ? leur milieu, ? sa morale ce qui fait que? le jour venu, quand elles sont assez riches, elles peuvent quitter ma?tres et monde de leur ma?tre sans regret.

Le probl?me, c?est que revenue dans leur village, leur campagne et leur milieu, elles ont tellement chang? qu?on ne les reconna?t plus. Fa?on de s?habiller, go?t, fa?on de parler, m?pris des anciennes mani?res, tout les diff?rencie. A nouveau ?trang?res mais chez elles cette fois.

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C?est donc une rencontre rat?e ou une absence de rencontre entre toutes ces femmes et le romancier qui les c?toyait. Si le romancier avait bien voulu? s?y int?resser, il aurait constater qu? elles r?v?lent? une grande complexit? psychologique et? qu? elles sont? des personnages ? part et difficilement classables. Premi?res immigr?es de l?int?rieur, premi?res d?class?es, premi?res femmes de leur milieu ? partir, ? gagner de l?argent, ? faire des projets pour elles-m?mes, ces pionni?res sont des? personnages ?minemment romanesques et modernes. Jamais enti?rement soumises, jamais non plus suffisamment r?volt?es ou revendicatives, jamais enti?rement petites bourgeoises mais en gardant les go?ts et les mani?res de leurs patrons, plus jamais totalement femmes du peuple, elles sont entre deux mondes, entre deux cultures et le romancier n?a su bien souvent que les ignorer ou les caricaturer. Tant?t fascin? par ce qu?il prenait pour de l? animalit? ou de la sensualit? et qui n??tait que de la sauvagerie et de l?ignorance, tant?t horrifi? par sa salet? et sa vulgarit?, tant?t admirateur de son d?vouement mais peu curieux de ce qu?il y avait derri?re, son identit? et sa solitude, surpris que ce d?vouement prenne fin, le romancier? ne lui donne jamais un vrai r?le. Charg?e de vanter la morale chr?tienne, ou de r?v?ler les turpitudes bourgeoises et?? d?en assener? une critique acerbe, voire d?assouvir les fantasmes sexuels de l??crivain, les bonnes ont servi ? tout, bonnes ? tout faire, m?me dans le roman, mais n?ont? pas ?t? suffisamment reconnues comme personnages riches et complexes.

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Bibliographie?

Romans

Lamartine,? Genevi?ve, histoire d?une servante,?? 1850, Editions R Simon ,1936

Zulma Carraud, Une servante d?autrefois, Hachette 1869

Maupassant, Une vie, 1883, Gallimard? 1974

Edmond et Jules de Goncourt, Germinie Lacerteux,?? 1864, G.F. Flammarion 1990

Zola, La cur?e, 1872,? Livre de poche, 1965.

???????? Pot-Bouille, 1882, Livre de poche, 1998.

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Octave Mirbeau, Journal d?une femme de chambre, Fasquelle 1900, Gallimard 1984 pour l??dition utilis?e

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Bazin, Donatienne,? Calman-Levy, 1903.

B?cassine, La semaine de Suzette.

Victor Margueritte, Prostitu?e, 1907.

L?on Frapi?, La figurante, Calman-Levy, 1908.

??????????????????? La proscrite, Calman-Levy

??????????????????? La reine de c?ur, Flammarion, 1936

Jean Genet, Decines, 1947

??

Duras, Le square, 1955, Gallimard

Maria Arondo, Moi la bonne, Entretiens, Stock, 1975

Christian Oster La femme de m?nage,

??

Essais et critique

Corbin, les filles de noce, Mis?re sexuelle et prostitution au XIX? si?cle, Champs Flammarion

Philippe Hamon Alexandrine Viboud? Dictionnaire th?matique des romans des m?urs,? Presses Sorbonne Nouvelle, Article domestique

?

Anne Martin-Fugier, La place des bonnes, La domesticit? f?minine ? Paris en 1900, editions Fasquelle1979, Editions Grasset et Fasquelle, 2004 pour la pr?sente ?dition

?

Splendeurs et mis?res du roman populaire, F?minit? fatalit?, Michel Nathan, PUL

?????


[1] ibid. p 36

[2] La place des bonnes, Anne Martin-Fugier,? Ed Perrin, collection Tempus, 2004

[3] Dictionnaire th?matique du roman de m?urs, Philippe Hamon

[4] Une vie, Maupassant, p 32

[5] La Cur?e, Zola, p418

[6]Une vie, Maupassant, p 417.

[7] Zola, Pot bouille, p 441.

[8]L?on Frappi?, La proscrite, p 141

[9] Ibid, p 457

[10]Duras,? Le square, p 465.

[11] Ibid,? p 465

[12] Journal d?une femme de chambre, p 137 .

[13] L?on Frappi?, La proscrite, p 461