Les choses humaines, Karine Tuil, Gallimard, 2019

Les choses humaines, Karine Tuil, Gallimard 2019

Les Farel Jean et Claire  forment un couple en apparence enviable. Lui, homme de télévision, homme de pouvoir, autodidacte et sel made man, elle essayistes, féministe. Ils ont un garçon plus jeune qui jusque là comme on dit a donné toute satisfaction, brillant élève, sportif il va bientôt entrer dans une prestigieuse université californienne et parachever ainsi   son parcours sans faute. Mais tout est faux de cette façade, ils donnent encore illusion lors de la remise de la légion d’honneur au père mais à ce moment là,  Claire vit avec son amant, un professeur juif, et Jean  mène  depuis toujours une double vie avec une collègue journaliste.

Le soir de la remise du prix, le fils rentre au domicile de sa mère où se trouve une jeune fille, fille de  cet amant. Les deux adultes insistent pour que les jeunes sortent ensemble à une soirée étudiante et là tout s’écroule. Le soir même,  la jeune fille l’accuse de viol lui dit que c’était une relation consentie.

On est dans la zone grise, la zone du déni ou du mensonge.

Et pour tous et surtout pour  les deux jeunes, c’est une descente aux enfers. Au-delà des faits,  d’un style luxuriant et limpide, c’est l’analyse  qui est intéressante :

Celle de la construction sociale parfaitement huilée  qui se brise net, celle de l’incompréhension infranchissable entre les différences classes sociales, celle  de la mécanique impitoyable de la justice.

C’est aussi une profonde réflexion sur la condition féminine, les femmes âgées, malades, les jeunes …

Sur la violence de la société qui valorise la performance,  celle des réseaux sociaux qui valorisent le narcissisme. Et derrière tout cela, la fragilité des êtres, leur solitude,  chacun à tout moment peut basculer.

C’est un roman d’une très grande profondeur dont on sort abasourdi tant par la justesse que par le brio de la démonstration. Et à la fin, tout le monde a perdu.

Les choses humaines, Karine Tuil, Gallimard 2019

Les Farel Jean et Claire  forment un couple en apparence enviable. Lui, homme de télévision, homme de pouvoir, autodidacte et sel made man, elle essayistes, féministe. Ils ont un garçon plus jeune qui jusque là comme on dit a donné toute satisfaction, brillant élève, sportif il va bientôt entrer dans une prestigieuse université californienne et parachever ainsi   son parcours sans faute. Mais tout est faux de cette façade, ils donnent encore illusion lors de la remise de la légion d’honneur au père mais à ce moment là,  Claire vit avec son amant, un professeur juif, et Jean  mène  depuis toujours une double vie avec une collègue journaliste.

Le soir de la remise du prix, le fils rentre au domicile de sa mère où se trouve une jeune fille, fille de  cet amant. Les deux adultes insistent pour que les jeunes sortent ensemble à une soirée étudiante et là tout s’écroule. Le soir même,  la jeune fille l’accuse de viol lui dit que c’était une relation consentie.

On est dans la zone grise, la zone du déni ou du mensonge.

Et pour tous et surtout pour  les deux jeunes, c’est une descente aux enfers. Au-delà des faits,  d’un style luxuriant et limpide, c’est l’analyse  qui est intéressante :

Celle de la construction sociale parfaitement huilée  qui se brise net, celle de l’incompréhension infranchissable entre les différences classes sociales, celle  de la mécanique impitoyable de la justice.

C’est aussi une profonde réflexion sur la condition féminine, les femmes âgées, malades, les jeunes …

Sur la violence de la société qui valorise la performance,  celle des réseaux sociaux qui valorisent le narcissisme. Et derrière tout cela, la fragilité des êtres, leur solitude,  chacun à tout moment peut basculer.

C’est un roman d’une très grande profondeur dont on sort abasourdi tant par la justesse que par le brio de la démonstration. Et à la fin, tout le monde a perdu.

Le bloc de peine, Patrick Laupin, la rumeur libre, 2019

Le bloc de peine,  Patrick Laupin,  la rumeur libre,  2019

Un long cri de chagrin de poète, donc oui, des hurlements de douleur, une mélancolie puissante, des images de désolation,  de pleurs,  de petits enfants,  d’oiseaux, d’enfances terrifiées et muettes,  le témoignage du vivant détruit par la misère et le travail.

Mais et pourtant,  aussi l’éclatante maîtrise d’un magicien de la langue, une beauté qui coule de source, qui coule de fusion, une tendresse pour le monde, les fous, les  amours et le flot de mots ininterrompus qui dit, console, célèbre et maintient en vie.

« J’aime encore le miroir des imperfections, les sons ruraux, les écluses naines, la forge bleue des chardons. Je ne sais si le ciel me touche. Si je suis vivant. Je perds courage. Je frôle en musique. Je revois l’idiot doux aux veilles chansons de remembrance, le pauvret qui rôdait sous les branches… »

« Je ne sais plus, je ne sais pas, si mon frère pense encore à moi ou s’il m’oublie seulement là-bas. Mais je nous sens si seuls et si loin maintenant. Il me manque tellement. Je revois sa tête chère immensément aplatie par le vent. Ses mains d’ouvrier terrestre dur à la tâche, sa peau couverte de cicatrices et des brûlures de carrières de chaux vive, ces cimenteries, l’aplat plein soleil de son clignement de paupières et son mal rural dans les yeux à cause des soudures et des coups d’arc. Les matins à la chaîne des usines. Le rêve maudit d’être volé dans sa chair…

« J’ai toujours dans la mémoire le malheur des pauvres gens. Misères, traites impayées, les fond de mois impossibles à passer. L’sure et la fatigue dans le mal du corps et des yeux. La dignité des reclus est gravée en effigie muette dans ma poitrine. Je revois, portes d’usines et d’aciéries, les savantes armatures et leçons des visages du soupir. Tout un océan de papier criblé de terreur et d’ennui. Je revois le cambouis de la mobylette sur le perron, vieil espace où je passe. Le gasoil qu’on n’efface pas sur la salopette bleue à l’étendage. Les aiguilles de camphré sur la commode. Assez.  Tout fait mal dans le contre-jour profond du mutisme. C’est comme si dieu m’avait confié un trésor qu’il me fallait veiller et laisser croître. »

Des orties et des hommes, Paola Pigani, Liana Levi 2019

Des orties et des hommes,   Paola Pigani

Liana Levi, 2019

 Fini de lire cette nuit de pleine lune le troisième roman de  mon amie Paola Pigani , Des orties et des hommes  et  je ressors très secouée, emballée et admirative .

C’est l’enfance de Pia qui  vit avec ses parents venus d’Italie pour « faire souche » en Charente,   dans les années 70 et ses quatre frères et sœurs, le père exploite en fermage une ferme  de vaches laitières.

C’est une enfance libre et heureuse malgré les travaux pénibles, ramasser la caillasse, le bois,  aider le père à l’étable,  la mère à faire le beurre,  la cuisine, une enfance pauvre, jamais un vêtement neuf, jamais une sortie, mais la joie du père et son espoir, l’amour de la mère pour tous  irriguent chaque instant. Le père paysan-ferrailleur qui trouve  avec ses enfants des trésors dans les décharges,  rachète quelques méchants bouts de terre que personne ne veut, fait construire une maison neuve à côté du vieux bâtiment qu’il a en fermage, lutte contre les dettes, le crédit agricole,  les conseils de son fils formaté par le lycée agricole et chante toujours en italien.

J’ai été très touchée par  la puissance de l’ écriture poétique,  une image  dans chaque phrase, pour dire et  irriguer de beauté   un monde dur, trivial justement,  l’agonie  des dernières petites exploitations dont les chefs se suicident ou craquent et s’en vont, un monde « où tout se sait et tout se tait » le voisin Aboyeur  qui terrifie son fils Christophe, l’autre  voisin,  Joël,  le bossu dont la ferme brûle, mais jamais une plainte, des personnages rayonnants de bonté,  la nonna  et ses merveilleuses mains de couturière, son renard ramené d’Italie, qu’elle porte fièrement sur l’épaule à l’église, ses chèvres joueuses,  Armande, et ses orties, les sœurs et leurs rêves, aucun personnage n’est simple,  tous ont une richesse intérieure, un rêve, l’amour des bêtes, un mystère aussi .

Le regard de l’enfant devient celui d’une adolescente des années 70, la poésie  qu’elle écrit ou recopie sur son cahier, les lettres d’un Poilu trouvées dans une maison à vider, les lectures, les rencontres au pensionnat ouvrent son univers.  La sécheresse de l’été 76, l’envie de fuir « cette terre, où l’on n’a pas de morts »  où l’on est toujours un peu étrangers comme les manouches,  comme le Portugais ou les turcs ouvriers agricoles, l’envie de parler au garçon à l’harmonica,  sont autant de signes de  la fin de l’enfance.

C’est un roman très riche, foisonnant  de  thèmes,  les rapports entre frères et sœurs, l’éveil à l’amour, à  la sensualité, l’exclusion sociale,  la solitude des  campagnes,  la honte des mains du père,  la révolte et le  syndicalisme des paysans,   l’ennui au collège, la violence du silence, mais tous ces thèmes sont traités en douceur, en souplesse,  incarnés dans des personnages  complexes, dans  de courts récits  souvent d’initiation, le premier voyage, la première rencontre avec les bourgeois, le premier petit boulot…dans des explorations  toujours plus audacieuses, de l’environnement,  du  château, de la petite ville voisine.

Les descriptions de ces bois,  cette campagne, ces rivières, ces maisons ne sont jamais ennuyeuses tant elles sont aiguisées  par le regard curieux et la soif de découvertes et de sensations de Pia.

Difficile de trouver une comparaison tant il est original, peut-être du côté de Franck Bouysse et son superbe Grossir le ciel  ou de Marie-Hélène Laffon  et ses Paysans.

 

 

 

 

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux

Actes Sud

Quatre jeunes, Anthony, son cousin, Hacine et Steph, une vallée de l’est, des hauts fourneaux éteints, un lac à l’eau sale et  un après-midi de canicule. Eté 92, Anthony et son cousin volent un canoë pour aller mater les filles nues, Anthony voit Steph et elle lui brûle les yeux, leur destin s’enclenche.

Le même jour,  dans une soirée de riches,  Hocine vient faire son caïd,  se fait virer et vole la moto du père d’Anthony.

Ensuite,  il y aura trois  autres étés,  94, 96 et 98, le dernier celui de la coupe du monde. De foot. Et nous y retrouverons ces jeunes à un moment de leur trajectoire, le cousin amoureux, Hacine en train de s’enrichir puis de se faire plumer au Maroc, Anthony, au lycée, puis au chômage puis  engagé, les destins se croisent et se recroisent, les pères ont travaillé dans les mêmes usines . C’est le roman d’une vallée qui a perdu ses usines,  ses syndicats, où ceux qui peuvent vont travailler au Luxembourg, d’une époque où le chômage monte en flèche, où les petits boulots font leur apparition, caristes dans les entrepôts, remplisseurs de machine à  boissons, serveurs,  l’époque de l’adolescence.

C’est surtout le roman d’un peuple perdu, celui des petites villes,  des pavillons à crédit, des fêtes du 14 juillet, des coupes du monde de foot,  des samedis dans les galeries commerciales et au bistrot. La France du Picon, des bières,  de Johny Halliday, des femmes et des hommes qui crament leur jeunesse à coup de joints,  d’alcool, de soirées jeux video et de courses en moto parce qu’ils savent inconsciemment que très vite,  ce sera fini.

Ils seront usés, désillusionnés, assommés comme leurs parents.  Ils rêvent tous de partir mais seuls les bourgeois avec l’argent de leurs parents  qui paiera les écoles de commerce y arriveront.

Le style est remarquable, de roman noir, il frappe, énumère les malheurs,  donne des coups de poing à la langue. Les dialogues sont au plus juste et les personnages de père, celui d’Anthony, Franck,  le costaud qui finira par se noyer dans le lac , le père d’Hacine Bouali qui s’accroche à sa dignité,  la mère  d’Anthony, qui tente de rester la belle fille qu’elle a été, tous sont remarquablement humains, dans leur tentative d’aimer leurs enfants et dans leur résignation à les voir devenir comme eux.

L’ampleur des sujets politiques, historiques, économiques, le nombre de personnages et d’histoires, la violence de certaines scènes, l’érotisme brûlant de certaines autres en font un roman social ambitieux le plus juste,  le plus beau  que j’aie lu depuis Daeninckx ou Manchette.

A son image, Jérôme Ferrari, Actes Sud 2018

Jérôme Ferrari,  A son image,  Actes Sud 2018

Du bon Ferrari, on retrouve sa  phrase longue sinueuse, précise et imagée qui vous emmène sur les routes de Corse comme sur celles des interrogations les plus philosophiques portant sur la représentation de la mort, sur  la présence de Dieu, sur la vocation religieuse…

Un roman puissant dont l’héroïne Antonia,  jeune photographe,   meurt dès les premières pages et c’est lors de la messe , que le prêtre son parrain et oncle,   tout en célébrant à contre cœur sa messe de funérailles, se remémore son enfance passionnée, son adolescence et sa jeunesse coincées au village et sa passion de photographier la vie. Pour   vivre sa vocation, elle part pour la Yougoslavie et la guerre et ne ramènera pourtant aucune photo de l’horreur.

Le récit brasse les mystères de la mort, de l’image,  de la représentation juste par la photographie, de la cruauté des hommes qui  aiment se faire prendre en photo devant des cadavres  aussi facilement que le   jour de leur mariage.

Un mélange du quotidien trivial d’une jeunesse qui s’ennuie horriblement dans les petits villages corses, qui boit et baise à l’arrière des voitures,  qui accepte des codes sociaux d’une rigidité historique et violente,  des milieux indépendantistes  très mesquins, bravaches et incapables de s’unir, qui finissent par se battre  entre eux faute d’ennemi .

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Chien-Loup, Serge Joncour, Flammarion 2018

Chien-loup

Serge Joncour

Excellente fiction, deux récits avancent en parallèle, les vacances d’un couple d’aujourd’hui, lui , Franck,  producteur de cinéma hyperactif, hyper connecté, et elle, Lise,  actrice un peu trop âgée pour que son téléphone sonne et en recherche de paix et de sérénité,  elle a loué une maison isolée, sur un causse perdu en Dordogne.

L’autre récit commence en juillet 14, c’est celui du village qui,  à la déclaration de la première guerre mondiale,  va perdre ses hommes,  ses chevaux et son  bétail, tous  envoyés à la mort. Seules restent les femmes qui,  à force de courage,  remplacent les hommes  et nourrissent les enfants.

Là-haut,  Franck au début souffre énormément de la solitude, il se rend tous les jours  au village et peu à peu,  à travers préjugés et malentendus,   fait quelques  connaissances, en même temps,  il est harcelé au téléphone par ses associés, plus jeunes que lui qui veulent le dépouiller.

On apprend que pendant la guerre, un dompteur allemand a loué cette même maison pour éviter la guerre et préserver ses fauves d’une mort certaine, leurs rugissements qu’on entend de très loin  inquiètent et énervent la population du village. Seule Séraphine, la veuve du docteur,  la première à avoir perdu son mari à la guerre, ose monter sur le Causse  approvisionner le berger. Mais elle a une autre idée…

Franck comprend que, contrairement à ce qu’on croie dans les villes,  la nature, les bois, les chiens-loups, les chasseurs sont toujours aussi dangereux et sauvages mais le sont-ils autant que ses associés aux dents longues, ces fauves d’aujourd’hui ?

Un récit très bien mené, un parallèle entre deux époques qui fonctionne, une époque éclairant l’autre, le  refoulé de la mémoire rejaillissant par éclats, des descriptions de la nature, de la vie rurale, ou dans les villages d’hier et d’aujourd’hui qui ne lassent jamais,  tant  les passions humaines sont mêlées aux vies animales, celles des chevaux, des fauves, des loups.

De roman en roman,  Serge Joncour approfondit ses thèmes et excelle à décrire notre monde  et notre époque.

Classé deuxième roman le plus acheté en librairie cette semaine

 

 

Les guerres de mon père, Colombe Schneck

 

 

Admirative de cet immense travail de recherches dans les archives, d’enquêtes, de témoignages, mais surtout de sa restitution qui n’est jamais ennuyeuse et même passionnante qui nous fait pénétrer en plein  au cœur d’une réalité historique dérangeante, mal connue et surtout niée de toutes les manières.

Ce qui m’a frappée,  c’ est que ces chiffres, les listes de noms, les faits avérés, archivés sont encore niés ou déformés par les acteurs,  ce mensonge organisé,  ce déni généralisé est insupportable et est encore un fait de l’Histoire que tu montres exactement.

Touchée par la peur viscérale,  totale,  transmise et vécue à chaque minute des Juifs.

Et enfin, j’ai enseigné en Algérie dans le désert à Laghouat et à Jijel de 79 à 83, j’avais 24 ans je voyageais partout avec ma 2CV, et j’étais reçue avec gentillesse, curiosité,  aidée, et gâtée par mes voisins collègues…tous Algériens.  Dans ma naïveté, et mon audace de jeune femme un peu baroudeuse, ( j’avais lu mais pas attentivement sur la guerre) je n’avais pas conscience que tous les Algériens que je côtoyais avaient la gentillesse et l’élégance de ne pas m’en parler,  sauf quand c’était indispensable.  Je n’avais pas réalisé qu’on était seulement à 17 ans de ces atrocités et qu’elles étaient présentes dans les têtes et les corps.

Pour revenir à ton livre, le va et vient entre le présent et le passé est incroyablement fluide et maitrisé, quel talent ! On est dans ta colère, ta vulnérabilité, on suit tes recherches, leurs difficultés et  sans cesse on retourne avec ténacité  dans le passé,  les faits du passé et on sait que c’est nécessaire et qu’on ira jusqu’au bout avec toi, et on a peur pour toi et on est happés par l’envie de savoir comme toi.

Et l’élégance,  l’amour de la vie et l’optimisme de ce père est une leçon pour tous.

Mais c’est l’écriture qui le fait échapper lui sa famille et tous les siens,  non seulement aux horreurs de la guerre et mais à la pire horreur,  celle de l’oubli, il est sauvé ce père,  il a traversé les guerres mais c’est l’amour et l’écriture de sa fille qui l’ont sauvé.

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti

Les huit montagnes, Paolo Cognetti, Stock , 2017

 

Pietro vit à  Milan, avec ses parents et, chaque été, part avec eux en vacances à  la montagne. Son père arpente les sommets, sa mère et lui restent au village de Grana, au pied du Mont Rose.

Il y fait la connaissance de Bruno, un garçon de son âge, berger.  Ensemble, ils arpentent la forêt, le torrent, et surtout les ruines de tous ces hameaux d’alpage qui se vident peu à  peu. Bruno le surnomme Bério, qui signifie Pierre et l’attend chaque année.

Devenu plus grand, Pietro suit son père en randonnée et découvre l’ivresse de la marche,  de l’effort et de la solitude. Bruno les accompagne quand il peut.

Un jour, Pietro devenu adolescent refuse d’accompagner son père, se lassant de ses silences et de son caractère difficile et intransigeant.

Pietro devenu adulte vit sa vie et ne vient plus à  Grana, jusqu’au jour où son père décède et lui lègue une ruine au sommet des alpages. Il y revient donc retrouve Bruno et ensemble, tout un été, ils restaurent la baïte, la cabane d’alpage.

Le roman change alors d’allure, Bruno resté dans ce village tente de faire revivre l’élevage traditionnel. Pietro, entre deux voyages en Himalaya,  retrouve Bruno, le souvenir de son père en refaisant les mêmes sommets, et la solitude qu’il apprivoise.

C’est un récit d’amitié pudique et violent, c’est aussi le récit de deuils enfouis, et de l’incompréhension entre les générations. C’est encore la description  acérée  et poignante de la fin d’un mode de vie dans la montagne, de la transformation des montagnards en agents de tourisme ou en alpinistes professionnels.

Mais c’est surtout un hymne à  la beauté sauvage et cruelle de cette montagne très vieille, de ses glaciers,  de ses torrents, de ses sommets et de ses envoûtements, car certains ne pourront jamais plus en partir.

Pour moi, c’est encore le souvenir intact des récits de ma tante Santine, de mon oncle Michel nés en Val d’Ayas, dans un village d’alpage appelé Mascogne, en tous points semblable à Grana. 

 

 

Parti voir les bêtes, Anne-Sophie Subilia, Zoe.

 

Parti voir les bêtes, Anne-Sophie Subilia,  Zoe,  2017.


C’est le deuxième roman d’une jeune romancière suisse que je découvre grâce aux amies libraires de chez Zadig  à Saint-Claude.

Le titre sonne comme un mot laissé sur la table, mais c’est aussi l’activité principale du personnage qui passe son temps à aller marcher dans les pâturages et à écouter les oiseaux.

Le texte s’adresse à lui dans un « tu » à la fois familier et étonné, parfois agacé. En effet, ce quadragénaire est revenu vivre dans le village de son enfance dans le pays roman au pied du Jura, là où son grand-père avait une ferme et un atelier de menuiserie qu’il a dû vendre parce qu’aucun de ses enfants n’était intéressé. Mais il ne s’agit pas d’un retour à la terre car « la terre » n’existe plus mitée par les lotissements, les autoroutes, les ronds-points et l’immense chantier prévu.

Pourtant, il est là, au bistrot, chez la coiffeuse solaire et attirante, avec son neveu à qui il transmet les gestes du grand-père ; il est là, il flâne, se couche dans l’herbe, créé des objets en bois dans l’atelier prêté par le voisin . Il est là,  avec ses colères, contre son père qui a laissé partir la ferme du grand-père, contre le temps qui tue l’enfance et la forêt, contre lui-même qui ne trouve pas sa place et qui ne peut pas avoir d’enfant car il est stérile.

Mais le village et ses habitants sont plus forts que la colère et que tous leurs ennemis, il se transforme certes, on entend parler anglais à l’épicerie, et les touristes arrivent mais la rivière, les lumières, les chants d’oiseaux et l’atelier restent.

C’est un roman sur la mutation du monde rural et de ses habitants qui aurait eu la tentation de la nostalgie mais qui a su la transformer en un hymne à la singularité des paysages.

« Tu dis que c’est une contrée à deux vitesses, faite pour des cœurs différents. […] D’un côté, il y a ce que tu refuses de comprendre: pourquoi les gens ne se promènent plus à pied, pourquoi ils veulent tous une maison, pourquoi ensuite on les voit plus de la journée et que la maison reste close jusqu’à ce qu’ils rentrent à tout allure y dormir[…]. Et d’un autre, il y a ce que tu aimes. Ta contrée sent fort. La bête, la paille, la châtaigne. Ça sent la transhumance, le foin qui roule dans l’écurie. Ça travaille avec les saisons. Sur l’heure du midi, la fourche reste piquée dedans longtemps. Ça t’embrume comme un trésor »

Article 353 du code pénal, Tanguy Viel, Editions de minuit, 2017

Article 353 du code pénal,  Tanguy Viel,  Editions de minuit 2017

Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police et s’explique à son juge d’instruction. Il retrace tous les événements qui l’ont amené à jeter à la mer Laznec, un promoteur escroc. Il raconte son licenciement de l’arsenal de Brest, son divorce, la garde de son fils lui-même en prison pour « une très grosse bêtise ». Il raconte comment il a investi la totalité de sa prime de licenciement dans le projet immobilier de Laznec, et comment,  peu à peu,  il s’est rendu compte que beaucoup dans le village,  dont le maire,  avaient fait la même chose et comment Laznec dépensait leur argent mais ne construisait jamais le complexe immobilier qui devait tous les rendre riches.

 L’auteur réussit à nous faire entendre la voix de cette  double victime,  victime d’un licenciement et victime d’un escroc plus malin, plus riche et plus culotté que lui, comment devant lui,  justement il n’avait pas les mots. Le monologue est hypnotisant,  jamais ennuyeux, car on est constamment aux cotés de Martial,  on a cru avec lui qu’il s’achèterait un beau bateau de pêche, et que son fils serait fier de lui, mais non,  il s’est fait mener en bateau.

Et ce que l’auteur montre sans insister mais avec une grande finesse,  c’est la désespérance de ces petites villes que le travail a déserté alors que tous, y compris le maire,  votent à gauche, leur impuissance,  leur  honte qui les amènent  à croire n’importe quel bateleur qui,  au nom du progrès,  du tourisme,  du développement,   les fait rêver à un autre avenir. Il montre aussi le délitement de la famille quand le père perd travail et honneur.

Martial à son juge et pour une fois parle,  dans une logorrhée irrépressible,  et parce que le juge (c’est-à-dire nous, lecteur)  écoute et comprend et prendrait presque son parti.

C’est un roman dont la construction est subtile et dont le propos est sensible et intelligent.