Frontaliers Pendulaires Un bien bel article de Christian Chavassieux

Le troisième livre, (paru en avril dernier, j’ai du retard) est le premier roman de Maryse Vuillermet : Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps. Cette chercheuse à  l’université Lumière Lyon 2, spécialiste de la représentation du travail, notamment ouvrier, dans la littérature romanesque, avait nourri notre imaginaire avec un récit qu’elle range elle-même dans la catégorie de l’autofiction : Naven, en 2010, et avec l’essai suivant, développement de Naven en quelque sorte, mêlant l’autobiographie à  la reconstitution du destin des émigrés, immigrés, migrants, qui ont fait sa genèse : Pars ! Travaille !, en 2014. Ici, Maryse Vuillermet n’a pas tenté de s’approprier les arcanes et principes romanesques, et rejoindre ainsi la cohue des romanciers du réel. Elle a inventé ses propres solutions, frisant le documentaire, mêlant dialogues plaisants ou dérangeants et scènes vivement brossées, donnant généreusement à  voir, à  entendre, à  s’inquiéter ou se réjouir. Maryse Vuillermet nous fait vivre chaque enjeu de vie de ses « ouvriers du temps « . Le livre suit plusieurs travailleurs frontaliers de la France vers la Suisse et retour, au cours d’une sorte de synthèse de toutes les journées, de tous les destins sur plusieurs saisons, à la manière dont une Julie Otsuka a pu raconter les trajectoires de ses japonaises dans Certaines n’avaient jamais vu la mer, mais sans le précieux artifice de l’accumulation des anonymats. Ici, chaque personne est nommée, approchée, comprise, chaque destin est inscrit dans son environnement économique, familial, social. Un horloger, un conducteur d’engin, une fille d’immigrés marocains, une épouse et mère de famille, etc. Bien sûr, l’universitaire est là , ses techniques d’investigations apportent tous le éléments qui feraient déjà  un essai passionnant, mais ses héros et héroïnes sont vrais, proches, on les aime et les comprend. Les « pendulaires » sont lancés quotidiennement dans une marche quasi hypnotique vers le travail de l’autre côté  du pays. Au delà  d’une frontière impalpable. Même langue, mêmes paysages, le décalage est léger et pourtant, responsabilité identique, compétence égale, horaires similaires. Les salaires sont multipliés par deux, au bas mot. Qui résisterait ? La puissance d’attraction d’une telle offre commence à  produire des effets au-delà  des trente kilomètres qui furent la règle, avant Shengen. Certains commencent à  se convaincre que, de Nantes ou de Bordeaux, venir chaque jour à  Genève, et bien,  Pourquoi pas ? L’auteure nous décrit, avec une précision de monteur de haute horlogerie, les attentes, les aspirations, les angoisses, liées à  la condition des travailleurs « pendulaires ». On apprend des milliers de choses, c’est passionnant. Les descriptions du travail vertigineux des horlogers de luxe, la façon dont l’auteur détaille leur  recherche inconcevable de la perfection,  parviennent à  nous faire toucher du doigt l’amour fétichiste que de tels objets peuvent inspirer. Je dois avouer que je comprends à présent qu’on puisse mettre 300 000 euros dans une montre. C’est un des effets imprévus de la lecture du livre de Maryse Vuillermet. Chaque métier est traité avec la même attention scientifique, combinée à  une égale affection humaine pour les êtres. Cet équilibre maitrisé fait de ce texte un récit passionnant, humain et pédagogique à  la fois. Bouleversant et riche d’enseignements. Dans les derniers chapitres, le rêve éveillé d’un des protagonistes donne à  voir la fin apocalyptique du système. Un avertissement car, nous dit Maryse Vuillermet en épilogue, « l’histoire ne s’arrête jamais ». Au fil des parcours et des portraits, une certaine Suisse est dessinée, peu aimable avec ses immigrés, menaçante même, et c’est peut-être cela qui a compromis l’accès de Frontaliers pendulaires au prix Lettre-Frontières (attribué par des jurés suisses et français). A la lecture d’un livre aussi puissant et nécessaire, on ne peut qu’enrager d’une telle absence. Si c’est le cas, le Prix Lettre-Frontières, pour lequel j’ai une tendresse toute particulière, ne s’est pas grandi à  cette occasion.

 

Christian Chavassieux dans Kronix

 

Une année 2016 pacifique et féconde!

début 2015  et Lausanne 238Quand je pars en voyage, j’enlève de mon portefeuille toutes mes cartes de fidélité, Fnac, Décitre, Carrefour, Coiffeur, Décathlon, Camaïeu,  Galeries Lafayette, mes cartes d’abonnement, bibliothèques, cinéma le Comédia, TCL… et ma carte Pass de l’université,  je me sens, déliée, loin de mes circuits et de mes attachements. Et quand je reviens, je les replace, les liens de mon quotidien, se reforment, je suis à nouveau attachée.

Mais pour vous mes amis, mes proches, mes familiers, il n’y a pas de carte, nos liens sont invisibles, doux et légers comme une plume.

Et je vous souhaite une année 2016 pacifique et féconde.

Heurs et malheurs du populisme, mouvement littéraire des années 30 à nos jours et prix littéraire un peu discuté

P1090620Heurs et malheurs du  populisme, mouvement littéraire  des années 30  à nos jours et prix littéraire

P1090562Le populisme un mot très galvaudé aujourd’hui, « un mot qui n’a pas de chance », comme le dit Cavanna.[1] Mouvement politique russe, idéologie, mouvement littéraire français,  phénomène politique international lié à un homme providentiel et à l’utilisation massive des émotions et de la démagogie dans le discours ?  Russe, international, français ? Par exemple,  le petit Robert 1978 le définit ainsi «  Origine  populus, latin peuple, école littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple. » Alexandre Dorna, dans Le populisme ne fait aucune allusion à l’école littéraire,  situant ce mouvement dans un contexte exclusivement politique, comme si le phénomène politique avait complètement oblitéré l’école littéraire. Il insiste sur la difficulté à le définir : « Le populisme est-il devenu ainsi un concept  trop évasif et équivoque, perçu comme quelque chose de bizarre et de négatif, voire comme un objet à connotation péjorative ? »[2]

Alors quel est le rapport entre tous ces populismes politiques et littéraires ?

Nous allons donc essayer de retracer les grandes lignes du mouvement littéraire, celui qui nous intéresse ici,  depuis ces origines jusqu’à nos jours,  de délimiter les contours du  mouvement littéraire  et de l’idéologie qui lui a donné naissance, en passant par la création du prix populiste en  1931, par son histoire, ses heurs et malheurs et nous nous poserons la question d’un populisme littéraire d’aujourd’hui.

Nous avons la chance de travailler sur un mouvement daté par  un manifeste littéraire paru le 27 août 1929 dans L’œuvre, écrit par Léon Lemonnier, acte fondateur d’une nouvelle école littéraire : le roman populiste. Le choix du mot ? Léon    Lemonnier dit qu’« il a cherché la plus violente antithèse avec ce qui nous répugne le plus, le snobisme. »[3] Mais en disant cela, il situe ses ennemis mais pas ses amis et ses influences, il n’explique pas les affinités de son école avec un mot qui existait déjà et qui désignait  le mouvement révolutionnaire russe dès  1848 et dans tout le XIX° avec ses différents courants et ses différentes phases. Les définitions de ce courant politique sont également contradictoires. Elles sont toutes citées dans un article de  Michel Niqueux, Le populisme russe vu de France : revue critique.  Nous en retiendrons seulement quelques-unes :

«  En Russie, le populisme Narodnichestvo fut un mouvement révolutionnaire de gauche pendant lequel les intellectuels idéaliseront  la paysannerie et conçurent l’idée d’édifier une société socialiste sur les traditions communautaires qui survivaient dans la vie villageoise russe. A son apogée, en 1874, les jeunes intellectuels populistes « allèrent au peuple »  prêcher le socialisme dans la campagne. Mais les paysans restèrent insensibles. » [4]

Pour différencier ce populisme originel  du XIX° des populismes d’aujourd’hui, les Russes ont créé, depuis les années 90, un autre mot, le terme popoulizm.

André Pessin, anarchiste lyonnais a publié, à l’atelier de création libertaire de Lyon, un ouvrage peu cité, Le populisme, le populisme russe  1821 1881 ou la rencontre avec un peuple imaginaire, où il explique l’idéal de ce mouvement révolutionnaire :

«  Le mythe idéal du populisme russe est fait de cinq  vérités premières :

Le peuple contre l’état

La fuite (hors du temps de l’état – phénomène foncièrement russe)

La dette de l’intelligentsia envers le peuple

L’idée du « peuple ferment »

La fraternisation. [5]» Il rejette toute filiation entre le populisme russe et les populistes modernes.

«  Pour le populisme mythique, le peuple était une idée féconde… La pensée du peuple, c’était l’hypothèse que quelque chose était à rejoindre et que des cheminements divers, ceux de la jeunesse lettrée et déclassée et ceux de la masse pour l’instant informe finiraient par se rencontrer et que tous, les uns et les autres, seraient bouleversés par cette rencontre au point d’inventer une vie nouvelle.

Rien de tel chez les populistes modernes. Le peuple n’est pas pour eux un chemin de connaissance. Ces populistes modernes,  à qui on aurait mieux fait de conserver leur vieux nom toujours valide, celui de démagogues, clament que le peuple existe comme une force tranquille aussi longtemps qu’ils le maîtrisent, qu’il est seulement dépossédé de lui-même par des élites perverties. Et qu’il suffit donc pour retrouver intacte sa vertu de le doter de chefs à son image, sains et efficaces ».[6]

Maintenant que nous avons différencié populisme russe et populisme actuel, quel est le rapport entre populisme russe et populisme littéraire français ?  Bien qu’ils n’aient jamais  été mentionnés explicitement par les fondateurs, les apports du populisme russe  sont donc assez clairs, en littérature aussi « il  faut aller au peuple », le peuple est une idée féconde, un sujet d’inspiration.

Le terme désignant le  populisme littéraire est tout aussi confus que le terme désignant le populisme politique.  Alexandre Dorna, qui, nous l’avons vu, ne cite jamais dans son Que sais-je ? Le mouvement populiste littéraire français,  cite la littérature populiste, mais, pour lui, ce sont les textes de penseurs aussi hétéroclites que Saint-Simon, Leroux, Blanqui, Barbès, Blanc, Hugo, Michelet, Quinet  qui plaident la cause sociale.

Hermet, dans Les populismes dans le monde, mentionne un  populisme littéraire illustré par Tourgueniev, Tolstoï  (le retour au peuple) et Dostoïevski, (le peuple théophore) qui attendent  la venue d’un homme nouveau.  D’après Michel Niqueux, « Le terme  désigne aussi un groupe d’écrivains des années 80 qui décrit la campagne russe en en idéalisant ses fondements, et notamment la commune rurale ou en montrant les ravages des capitalismes (N. Zlatovraski, Gleb Oupenski). »[7]

Voyons donc ce que disent exactement les textes qui définissent l’école populiste, d’abord le manifeste paru le 29 août  1929 dans L’œuvre et ensuite un article paru  le 15 novembre 1929 dans Le mercure de France intitulé Le roman populiste qui répond aux critiques et aux objections soulevées par le manifeste. Ces deux textes sont écrits par Léon Lemonnier.

D’abord, il faut dire que la mode était aux manifestes. Rappelons que l’école naturaliste était née officiellement avec la publication des Soirées de Médan de 1880 et morte après Le manifeste des cinq en 1887. Il est donc logique que le populisme se définisse dans les pages d’un manifeste.

Le populisme se fonde d’abord en s’opposant :

Il s’oppose dans un style virulent, mais c’est le style des manifestes, d’abord  au roman bourgeois à la mode dans les années 20, bien pensant, convenable et dont les sujets  et personnages appartiennent tous à la bourgeoisie.  «  Nous en avons assez des personnages chics et de la littérature snob : nous voulons peindre le peuple. Mais avant tout, ce que nous prétendons faire, c’est étudier attentivement la réalité. »[8]

La réaction des tenants du populisme se situe donc dans un premier temps  dans le domaine des contenus : sujets et  personnages.

Mais ce roman bourgeois se voulait également une protestation contre le roman naturaliste,  en effet,  avec la même virulence,  Lemonnier va s’opposer,  en deuxième lieu, au naturalisme. Il lui reproche sa  langue démodée, « ses néologismes bizarres, sa façon d’utiliser le vocabulaire et l’argot des métiers », et surtout « ses doctrines sociales qui tendent à déformer les œuvres littéraires ».[9] La critique porte donc sur le  style naturaliste et les romans à thèse, en général, naturalistes ou pas.

Lemonnier définit ensuite  ce que souhaite le populisme:

– « hardiesse dans le choix des sujets »

–   un autre choix de personnages « En finir avec les personnages du beau monde, les pécores qui n’ont d’autre occupation que de se mettre du rouge, les oisifs qui cherchent à pratiquer des vices soi-disant élégants. Nous voulons aller aux petites gens, aux gens médiocres qui sont la masse de la société et dont la vie aussi compte des drames. »[10]

L’objectif de l’auteur du manifeste  concerne l’intention mais aussi le style préconnisé :

«  Faire simple et vrai ».[11]

Pour résumer, non aux personnages, sujets et milieux décrits par le roman bourgeois, non au style et aux thèses du roman naturaliste, préférons des petites gens, des milieux simples, des sujets  forts,  des drames et un style simple,  sans thèse socialisante. Cette école se donne pour chef André Thérive, qui vient de publier Souffrances Perdues et Sans âme en 1928. Attardons-nous quelques minutes sur Sans Ame. C’est un roman dont le héros Julien est ouvrier. Tout le roman se passe dans le milieu des chambres d’ouvriers, de bonnes et de prostituées. Une danseuse et prostituée Lydia, amoureuse de Julien  meurt dans des conditions terribles à  la suite d’un avortement. Les personnages s’expriment dans leur langage ou ce qui est supposé être le leur. C’est vrai que, à l’époque, ce genre de roman devait dépayser mais il est difficile de faire vraiment la différence avec un roman naturaliste comme Germinie Lacerteux, peut-être moins de descriptions et un langage effectivement plus simple.

Trois mois plus tard, dans l’article du Mercure de France, Lemonnier sera amené à préciser de nombreux points encore un peu vagues. Dans le manifeste, le ton était offensif, là il est plutôt défensif et répond à de nombreuses objections.

Première objection : le nom choisi : «  On nous a demandé pourquoi nous avions pris ce mot qui a déjà un sens dans la politique de l’Europe centrale. Et comme nous interrogions pour connaître ce sens, personne n’a pu nous répondre très exactement. Nous sommes donc tranquilles de ce côté : le mot aura en français la signification que nous voudrons lui donner. »[12] On voit que Lemonnier  répond par une pirouette, les fondateurs n’ont jamais eux-mêmes élucidé ou reconnu l’apport du populisme russe.

Deuxième objection : Le mot garde sa valeur politique et « nous aurions l’air pour le moins de bolchevistes »[13] Réponse : non, nous sommes de purs gens de lettres.

Troisième objection : Vous n’êtes pas d’origine  populaire «  Mon Dieu non, un écrivain venu du peuple est, sous nos climats, un oiseau assez rare. » Et nous sommes de la petite ou grande bourgeoisie. Soulignons la mauvaise foi car, à la même époque, des écrivains venus du peuple existaient et fonderont leur propre école. Nous y reviendrons.

Quatrième objection : On va vous prendre pour des romanciers populaires. Savourons la réponse : «  Peut-être a-t-on voulu être aimable et insinuer que, si nous écrivions des histoires grossièrement machinées, nous ne tarderions pas à devenir riches. »[14]

Cinquième objection : « Prétendez-vous écrire pour le peuple ? Non certes, nous serions heureux d’être lus par lui, mais nous ne l’espérons point. Il faudrait réformer ses goûts, refaire son éducation, bref prendre une attitude politique et sociale dont nous nous gardons comme d’une peste. »[15]On ne peut être plus clair sur le rejet viscéral de toute volonté militante réformiste ou gauchiste.

Ayant balayé toutes ces objections, Lemonnier revient sur le cœur du manifeste et son opposition au naturalisme. Il s’oppose au roman à thèse qui cherche à prouver quelque chose, les populistes ont cette devise «  le roman pour le roman ». Il rejette donc le scientisme de Zola, les essayistes comme Paul Bourget, les romans sur l’hérédité des naturalistes. Pour eux, le roman d’observation est une utopie au nom de la formule «  L’art est un mensonge ou si l’on veut une comédie supérieure». Il refuse également l’idée que la créature humaine ait une cohérence, qu’il y ait un rapport évident entre ses actes et ses pensées, entre son physique et son mental,  par conséquent tout roman qui prétendrait prouver une théorie par un personnage se trompe. Pour lui, il y a également divorce complet entre l’homme et l’écrivain. Il cite Mallarmé, petit bourgeois, écrivant des poèmes bien étranges. Il ne faut pas chercher l’homme derrière l’auteur, la littérature est pure fiction. Et pour les mêmes raisons, parce que l’art est un mensonge, il rejette avec un humour cinglant le roman d’observation des naturalistes.

« Il ne s’agit pas comme chez les naturalistes de la caricature de se lever à quatre heures du matin en baillant «  Bon Dieu, c’est vrai, il faut que j’observe le lever du soleil. » Il ne s’agit pas de se dire « je vais écrire un roman sur les mœurs des chiffonniers dont je ne sais rien encore et pour cela je vais interviewer trois chiffonniers et fouiller les poubelles pendant trois jours  ». L’observation factice et mal digérée fut encore une erreur naturaliste. »[16]

Le romancier peut observer « mais il doit oublier ses observations, ne pas déverser ses notes dans le roman mais au contraire les détruire afin de les transposer, de les recréer afin d’imaginer le réel. »[17]

Que veulent donc les populistes ? Ils ne veulent ni un changement politique ni une amélioration de la vie du peuple.

Ils veulent tout simplement du nouveau en littérature, un changement dans le sujet «  Or à l’heure qui sonne, nous avons eu tant de littérature bourgeoise qu’un renouvellement n’est possible qu’avec le contact avec le peuple » Le peuple comme personnages neufs, comme source d’inspiration inédite : « Car le peuple  offre une matière romanesque très riche et à peu près neuve » Mais pas tel que l’ont traité les naturalistes. «  Ce fut l’erreur des naturalistes de le prendre pour un troupeau bestial en proie à ses instincts et à ses appétits » « Eux veulent le peindre autrement en montrant non seulement ses qualités mais la pittoresque rudesse de sa vie »

Ils ne veulent pas d’un peuple vicieux  et bizarre. «  Finissons –en avec cette psychologie emberlificotée, avec ce pot pourri de vices qui n’ont jamais existé que dans les maisons  spéciales … »

Et le style devra être à l’image de leur peuple « simple et vrai », « pas de fantaisie brillante mais l’observation sincère et courageuse », « la chose exprimée a plus d’importance que l’expression. Usons comme le peuple de mots francs directs et durs ».[18]

Cette école fondée par des intellectuels pour des intellectuels et prenant le peuple comme sujet nouveau et pittoresque, suscita des protestations véhémentes chez les écrivains prolétariens. Les réactions sont résumées  et justifiées par Michel Ragon :

« Jamais un écrivain ouvrier n’a cherché à décrire la médiocrité.  La littérature ouvrière n’a jamais eu pour but de glorifier la platitude. Son but est même tout autre. Elle tend à démontrer que le peuple a aussi son élite, que les métiers ont eux aussi leur beauté, que l’âme populaire n’est pas sans noblesse, qu’elle a ses espoirs et ses haines, une volonté collective et qu’elle tend à un devenir. »[19]

Michel Ragon cite encore un écrivain paysan belge Francis André :

«  Il ne s’agit pas de savoir si nous sommes une matière intéressante, un beau sujet, un filon littéraire. Parlez de nous ou n’en parlez-pas : qu’est-ce que ça peut nous faire ? L’essentiel est de savoir s’il y a réellement parmi nous, parmi la race de ceux qui tiennent la charrue, qui manient la cognée, le pic, les manettes et les leviers, des pensées qui naissent et s’agglomèrent, des forces qui s’éveillent. »[20]

Et c’est afin de réagir contre le populisme et de montrer que le peuple pouvait écrire sur lui-même que se fonda une nouvelle école, l’école prolétarienne. C’est dans un essai paru en 1930, Nouvel âge littéraire [21]que Henry Poulaille  tente d’en définir le contenu. Disons que l’opposition la plus radicale porte sur l’origine de l’écrivain. L’école prolétarienne met en avant des gens du peuple qui écrivent ; appartenir au peuple et être authentique, c’est pour L’Ecole Prolétarienne une nécessité, (citons Poulaille, Marc Bernard, Tristan Rémy, Constant Malva, Plisnier, Edouard Peisson) alors que l’écrivain populiste n’est pas issu du peuple et ne s’en afflige pas.

L’école populiste fut également dénoncée par les marxistes et, fait plus rare, par ceux-là mêmes qu’elle désignait comme populistes comme Eugène Dabit  qui obtint en 33 le premier le prix du roman populiste et  Gérard Mordillat qui fut lauréat en 87.

Il nous faut maintenant parler du prix du roman populiste. Pour rendre l’école plus visible, je pense, les fondateurs Thérive et Lemonnier eurent l’idée de créer un prix décerné chaque année par un jury à un roman qui répondrait aux critères fixés par le manifeste. Je ne sais pas si ce fut une bonne idée. Certes, sans le prix, parlerait-on encore aujourd’hui de l’école populiste ?  Mais l’histoire du prix est assez mouvementée et sa nature controversée, la confusion de départ qui entoure le terme « populisme » ne s’est pas dissipée, elle alimente toujours les polémiques et les critiques.

Créé en1932, le prix comptait dans son jury Georges Duhamel, Jules Romains, Thérive, Gabriel Marcel et Armand Lanoux.  Il fut arrêté pendant la guerre et ses fondateurs ne se relevèrent pas de leur participation  à L’Œuvre, journal qui a prôné la collaboration jusqu’en 44. Il reparaît cependant après guerre et est décerné sans interruption jusqu’en 77. Nouvel arrêt dû à la mort de son dernier fondateur. Il est relancé par Armand Lanoux qui meurt à son tour. Mais il renaît encore grâce à une association de restauration du prix du roman populiste et un nouveau manifeste signé Joseph Da Costa, actuel secrétaire et cheville ouvrière du prix,  publié en 84.

Ce manifeste rappelle  l’idée de départ, à savoir l’opposition à toute littérature bourgeoise mais il admet que la société a changé, que les tabous ont presque tous disparu et que « choquer devient impossible » La seule définition du roman populiste est celle-ci : « Une littérature qui appréhende et reflète les problèmes de la société contemporaine » et « Une littérature vigoureuse et drue qui s’oppose à la littérature de serre, sophistiquée et éphémère ».

On suppose que la littérature sophistiquée visait peut-être le nouveau roman et ses tentatives  parfois obscures, ses écritures limites. Nous remarquons que, si le contenu est à peu près défini, rien n’est dit explicitement sur le style ni sur l’intention. Da Costa ajoute une intention extérieure à l’écriture, une vocation militante de promotion de ces écrivains. Il souhaite encourager les jeunes écrivains, aider le public à les découvrir, décentraliser l’attribution  « car le tissu provincial a conservé dans son humus le goût des choses fortes et simples, naturelles et vraies. » [22] La définition est bien vague. (Et les chercheurs du CIEREC se rappellent du débat organisé dans les locaux de l’université Jean Monnet, débat au cours duquel les membres du jury eux-mêmes n’étaient pas d’accord sur la définition d’un roman populiste).)

Le palmarès de ce prix est glorieux. Je cite le choix de Cavanna :

Jules romains en 1932

Henry Troyat en 35

Sartre en 40

Guilloux en 42

Lanoux en 48

Falet en 50

Chabrol en 56

Rochefort en 61

Clavel en 62

Stil en 67

Lepidis en 72   Et moi j’ajouterais Gerber en 76, Daeninckx  en 90, Boudjedra en  97,  Picouly en 2001 et Gaudé en 2005. [23]

Beaucoup de ces auteurs  ont été repérés en début de carrière, le souhait de faire découvrir et d’encourager de jeunes auteurs est donc souvent respecté.

Les réactions des auteurs récompensés sont diverses. Certains comme Troyat, Anglade Chabrol (conseillé par Aragon), Fregni ont vu leur carrière effectivement propulsée par ce prix. D’autres, sans le refuser l’ont dénigré allègrement :

Par exemple Eugène Dabit, qui a obtenu le premier prix en1931 pour Hôtel du Nord, a refusé d’être classé parmi les populistes. Toujours cité par Michel Ragon : « Ils veulent que je sois un romancier populiste. Il faut toujours qu’ils vous classent, qu’ils vous mettent sur le dos une étiquette ; ça leur sert peut-être à se tranquilliser. » Mordillat est encore plus négatif : « Le populisme est un hochet de mépris. Jamais je ne serai un écrivain populiste. Jamais je ne me reconnaîtrai dans un populisme qui me fait rendre. Peut-être suis-je un écrivain populaire, mais c’est une autre histoire… »[24]

Même remarque chez le communiste André Stil : « Je ne suis pas populiste. »[25] Et certains s’interrogent même sur son impact négatif sur la vente des livres. Ada : «  Aujourd’hui, je crois que l’adjectif populiste accolé à un prix littéraire nuit sans doute à la diffusion des livres qu’il est censé promouvoir. »[26]

La question fut posée à plusieurs reprises de savoir s’il fallait changer de nom et plus spécialement lors du dernier manifeste en 84. On répondit qu’en changeant de nom, on se couperait du brillant palmarès des années précédentes en même  temps que de l’intention des fondateurs mais la question reste posée d’après Cavanna.

Alors qu’ont de commun ces écrivains qui acceptent avec joie ou au contraire en le dénigrant ce prix ? Si l’on analyse ce palmarès, on trouve des romans noirs : Fregni, Daeninckx,  Zimmerman, des romans historiques : Mezinski, Jules Romains, on trouve des nouvelles Enfantine de M. Rouannet et H.L.M. de Bacoche, on trouve des styles très classiques comme Clavel ou Lanoux et de vraies écritures comme Fallet, Rochefort, Sampierro. Le seul point commun à tous ces textes, c’est le référentiel : les mondes qu’ils décrivent sont les mondes des pauvres, ouvriers, paysans, chômeurs ou des gens dits sans histoires ou encore des déclassés S.D.F., jeunes délinquants, etc. Ces personnages sont décrits dans leurs lieux de vie, H.L.M., maisons, bistrots et sur leur lieu de travail. Les histoires sont en prise avec le réel, les personnages sont incarnés dans leur temps et leur monde.

Sans discuter le bien fondé du prix ou le bien fondé de son nom, ou encore le bien fondé des étiquettes, y-a-t-il place aujourd’hui pour un roman  de bonne facture dont le personnage sont des gens issus du peuple et  dont le style est assez classique ? Le peuple comme sujet littéraire fait-il recette ? Je réponds sans hésiter : «  Oui. » Et j’en veux pour preuve le Goncourt 2005 Le soleil des Scorta, la sélection  livre inter où figurait Les vivants et les morts de Mordillat et la réédition de La femme de Gilles, histoire d’amour tragique chez les ouvriers belges.  A ce propos, j’avais lu sous la plume d’un journaliste l’éternelle question.  Peut- on faire de la bonne littérature avec des ouvriers ? Ma réponse est : on peut faire de la bonne littérature avec tous les sujets à condition d’être un écrivain, et je ne vois toujours  pas pourquoi on exclurait toute une partie de la population du statut de personnage et toute une partie de la réalité sociale de la fiction littéraire. Je crois que le débat est démodé et dépassé, aujourd’hui un écrivain ne se pose pas la question du sujet, il écrit ce qu’il connaît, ce qui le touche, ce qui l’inspire.

Maryse Vuillermet


[1] Site du prix populiste

[2] Le populisme, Alexandre Dorna, p 3.

[3] Le roman populiste, Mercure de France,  p 18.

[4] Michel Niqueux, Le populisme russe vu de France, revue critique, in Dictionnaire de la pensée politique, hommes et idées,  Hatier, 1989,  tome 3, p610  611.

[5] Alain Pessin, p 111.

[6] Ibid, p 51.

[7] Michel Niqueux, Le populisme russe vu de France, revue critique, p107.

[8] L’Œuvre,  27 Août 1929.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Mercure de France,  p 17.

[13] Ibid

[14] Ibid

[15] Ibid

[16] Ibid

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Michel Ragon, Histoire de la littérature prolétarienne, p 168.

[20] Ibid.

[21] Henry Poulaille, Le Nouvel Age littéraire, Editions Valois, 1930.

[22] Joseph Da Costa, Manifeste de 84, site du prix populiste.

[23] Cf. liste des lauréats du prix populiste en annexe

[24] Journal de la fête du livre,  spécial populisme, 1993.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

6 mai 2012

Hollande_bastille_12Vieux r?ves, grands espoirs, joie, soir?e entre amis, puis ?Place Bellecour, les jeunes de Lyon montaient sur le cheval et Louis XIV comme ceux de Paris sur la statue de la Bastille, ils klaxonnaient comme les soirs de victoire de l’OL, ?ils?n?avaient? pas les codes, ils apprendront, ?puis au Transbordeur, danses et discours, musiques et alcools.

On y ?croit, on respire mieux, on sourit ? son voisin, on se sent mieux dans sa peau.

MERCI ? tous ceux qui ont mouill? la chemise, distribu? des milliers de tracts, parl?, parl??longtemps, parl? parl? parl?….

Retour à Reims et ma colère

retour à reims6/10 Viens de finir le livre de Didier Eribon, Retour à Reims. Je suis encore suffoquée et révoltée par ses explications de mauvaise foi. Il a haï son père, ne s’est jamais occupé de ses frères, a délaissé sa mère parce qu’ils n’acceptaient pas son homosexualité. Mais lui, grâce à ses études, il a eu accès aux outils sociologiques,psychologiques, psychanalytiques pour comprendre, comment a-t-il pu toute sa vie être aussi aveugle, cruel et borné que son père?  Je suis sûre que s’il avait eu la volonté, la curiosité d’aller une fois voir son père à  l’usine comme je l’ai fait, il n’aurait plus eu honte de son père mais de lui-même. S’il était allé une fois voir son père ou sa mère  à l’usine, il aurait eu tout simplement pitié de lui, pitié et honte de le laisser là, de ne rien faire. Quand je pense qu’il a été militant trotskiste toute sa jeunesse et qu’il n’a pas été capable d’aider son père par une parole, je suis révoltée et je comprends pourquoi je n’ai jamais supporté ces intellectuels de gauche qui méprisaient ceux-là même au nom de qui ils étaient censés parler. Ce livre n’est pas un Retour c’est encore un aller simple vers son égoïsme brillant, puisque son auteur aujourd’hui reconnaissant sa culpabilité, continue, ne change rien, n’essaye pas de se rapprocher d’eux; ce livre est encore un étalage d’explications,  de justifications vaines puisqu’elles ne permettent pas d’agir, elles ne permettent à personne de vivre mieux, d’être moins malheureux.

Alors ? quoi servent les études, les livres, l’enseignement?

 

Bonnes à tout faire, même dans le roman

Bonnes à tout faire, même dans le roman

Dans tous les romans du 19° et du 20°,un personnage passe et repasse discrètement, presque transparent, il est toujours là, au milieu de la famille et de la maison, dans le salon, auprès des enfants, dans la chambre à coucher, aux côtés du personnage principal, au mieux confident, presque toujours personnage secondaire, sans description physique ni psychologique. Ce personnage, c’est la bonne à tout faire, la servante. Ou la domestique. Son statut social est ambigu et sa représentation hésitante. En effet, ce n’est pas une femme du peuple car elle vit dans l’univers bourgeois et en adopte les codes, ni une femme de la campagne car elle en est partie, ni une épouse ou une mère car le célibat est pour elle quasi-obligatoire, c’est un personnage entre deux mondes et sa place est embarrassante pour le romancier. Hésitant entre l’ignorance et la caricature, entre le non-dit et la provocation, il a longtemps cherché une façon de présenter le personnage et de parler d’elle.

Car c’est aussi un personnage sans voix, comme le dit Anne Martin-Fugier: « Les domestiques sont muets. »[1]?qui est donc toujours représenté et donc fantasmé par ceux-là même qui les emploient, les écrivains bourgeois.

Je ferai porter mon étude principalement sur la bonne de ville, la bonne citadine, venue de la campagne et de la province pour s’engager dans les grandes villes, Paris principalement.Je n’évoquerai donc pas ou peu les personnages de servante de ferme, fille de ferme, la première étant Geneviève de Lamartine suivie par de nombreux personnages de Maupassant. D’une part, le corpus est vaste et il faut le limiter, et, d?autre part, la problématique est différente, la fille de ferme ne change pas de milieu, elle garde la même mentalité, les mêmes distractions, la même morale, née dans une ferme et souvent fille de paysans,?elle est envoyée dans une autre ferme et elle ne quitte guère sa région, les déplacements sont limités et elle n’a pas à connaître le déracinement social bien sûr mais aussi géographique et culturel des bonnes des grandes villes.

L’étude sociologique et historique du personnage a  été magistralement menée par Anne Martin-Fugier[2]. Comme beaucoup d?historiens, elle s’ appuie sur des documents littéraires, utilisés comme sources documentaires pour décrire les conditions de placement, les places, les gages, les tâches, le logement, les loisirs, la vie sexuelle et les représentations le plus souvent fantasmées, imaginaires des écrivains de l’époque tous bourgeois et employant des bonnes. Nous nous servirons donc de son travail très riche de recherche, de repérage et de nomenclature de l’ensemble des romans mais cette étude nous amènera à nous poser d’autres questions: non pas la place de la bonne dans la société mais sa place dans le roman, la question du statut romanesque du personnage, ses fonctions suivant les genres et les époques et enfin sa description physique et psychologique.


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Dans la litt?rature populaire des feuilletons, le personnage de la bonne est tr?s peu repr?sent?. Certes, comme l?a montr? Michel Nathan, de tr?s nombreux romans sont construits sur le motif de la fatalit? li?e ? la f?minit?. L?h?ro?ne viol?e ou courtis?e et s?duite puis chass?e va conna?tre une multitude d??preuves avant de retrouver honneur, enfant et bonheur. Mais, pour qu? une? lectrice populaire d?origine sociale moyenne puisse s?identifier ? l?h?ro?ne, elle ne doit pas ?tre? trop marqu?e socialement et situ?e trop bas dans l??chelle sociale. L?h?ro?ne de ces romans est jolie, honn?te, en g?n?ral de la moyenne bourgeoisie? ou de la petite noblesse. Son parcours l?am?nera parfois ? travailler tr?s dur (voir La porteuse de pain) ou m?me ? se prostituer (chez Decourcelle dans Chaste et fl?trie) mais elle n?est pas ? l?origine bonne et? ne le devient jamais ? la fin de son errance. Presque aucune bonne visible dans la litt?rature populaire donc, mais, ? l?inverse, on trouvera ce th?me de la fille-m?re jet?e ? la rue et errante, enceinte ou avec son enfant, tr?s ?troitement? li? et comme consubstantiel du personnage de la bonne. Chaque fois que ce personnage est ?voqu?, on a, pas tr?s loin, presque toujours un enfant adult?re. La diff?rence, c?est que cette abominable ?preuve qui? se termine bien dans la litt?rature populaire et fortifie ou bonifie l?h?ro?ne qui avait d?j? au d?part toutes les qualit?s, au contraire,? d?truit? et? conduit ? sa perte la bonne dans presque tous les autres genres.

 

Dans la littérature réaliste et naturaliste de la fin du XIX°, la bonne à tout faire est surtout un personnage secondaire, fidèle présence aux côtés de sa maîtresse, Vingt-neuf cas cités dans le dictionnaire th?matique du roman de m?urs[3]? de Hamon et, si l’on recense les romans populaires, on en trouvera encore plus. Mais cet effacement est parfois trompeur et recèle des surprises au lecteur. Je ne prendrai que deux exemples, Céleste dans La Curée de Zola 1882,?et Rosalie dans Une vie de Maupassant 1883, deux personnages très secondaires. Céleste dans la Curée n?est pas décrite physiquement, elle est mentionnée seulement. Les amants maudits, belle-mère et beau-fils vivent, parlent, s?embrassent, se déshabillent en sa pr?éence comme si elle était invisible. Rosalie est décrite au début du roman de Maupassant mais uniquement physiquement, « une grande fille forte et découplée comme un gars. »[4]. Mais peu à peu, au fur et à mesure que le personnage principal se délite jusqu’à la déchéance morale et la ruine financière chez Zola et jusqu’à la solitude et la pauvreté chez Maupassant, en contre-point, le personnage de la bonne prend de l?importance et s’affirme.

Dans La Curée, c’est quand la débauche et les folles dépenses ont réduit Renée, l’héroïne? principale, à la solitude, à  la toute fin du roman, qu’elle s’aperçoit que Céleste existe, est toujours là et qu’elle croit que la familiarité qui la lie à elle est de la tendresse, qu’elle croit même l’aimer.Dans l’écroulement de ses tendresses, il vint un moment où Renée n’eut plus que sa femme de chambre à  aimer. »[5]Elle est persuadée que ce sentiment est réciproque et que sa bonne lui fermera les yeux et, c’est à ce moment-là que la bonne lui annonce froidement qu?elle dispose, à compter de ce jour, de 5000F, assez pour s’établir, acheter deux vaches et un petit commerce et qu’elle ne restera pas un jour de plus. Dans Une vie de Maupassant, l’héroïne est Jeanne, elle a rêvé d’un amour romantique et elle épouse un goujat qui la trompe dès le jour de son arrivée au château avec la petite bonne. Elle avait rêvé d’être mère et elle l?’st exactement en même temps que sa bonne et du même homme, son mari. Elle avait rêvé de finir ses jours dans le château de ses parents et, ruinée par son fils, elle doit le vendre et habiter dans une demeure très modeste. Sa bonne Rosalie, décrite dans « ses songeries? animales, » un peu comme un animal familier est mariée sans son consentement avec un paysan pour étouffer le scandale de son engrossement par le maître. Et puis, à la fin du roman, renversement de situation, c’est la bonne Rosalie qui vient s?occuper de Jeanne, gérer ses derniers sous, élever sa petite fille orpheline. On a donc dans les deux romans une série d’oppositions qui mettent en valeur les déchéances des héroïnes:

L’héroïne / La bonne

Fine et jolie / hommasse, grossièrement charpentée

Fragile /solide

Rêveuse et romanesque

Sensible /songeries animales,? silence ignorant, têtue

Heureuse /exploitée,

Comblée? et oisive /travaillant dur

Courtisane et mariée /engrossée ou célibataire

imprévoyante/économe et bonne gestionnaire

 

Et toutes ces oppositions s’inversent brutalement et mettent en relief des fins pathétiques pour les héroïnes, d’autant plus pathétiques que ce sont leurs propres domestiques qui leur viennent en aide.

Les maîtresses n’ont plus rien, ne sont plus rien et les bonnes émergent, acquièrent identité

et personnalité.

« Vieilles et perdant leur beauté, elle vieillissait, ses yeux se cerclaient de bleu//Rosalie,  le visage frais et souriant [6]

Rêverie apathie et folie/ bon sens, faisant la morale à leur patronne

Fragilité devenue faiblesse incapacité à s’assumer / riches, possédantes

Oisives toujours / actives mais pour elles-m?mes

Seule /insérées socialement, Rosalie a un fils aimant, Céleste va acheter un commerce.

Tous les défauts de classe des maîtresses sont mis en valeur par les qualités de leurs domestiques, leur destin suit une courbe de bonheur ascendante qui redescend brutalement alors que celle de leur bonne monte insensiblement mais sûrement. Procédé très efficace, contraste saisissant, le personnage de la bonne dans l’économie du récit est utilisé par l’auteur comme un révélateur, un marqueur. Il n’est pas décrit pour lui-même mais il montre mieux qu’un long discours et indirectement, la déchéance morale et physique de la bourgeoisie et, peut-être, la capacité du peuple à s’en sortir, à  s’élever socialement et à garder ses propres valeurs. On observe le même retournement dans un autre roman de Zola, Nana, la domestique part riche de chez Nana ruinée et ouvre un bordel de luxe.

 

Dans Pot-bouille de Zola publié en 1882, l?auteur met en scène une foule de bonnes, dresse une importante galerie de portraits, décrit avec une précision documentaire chaque chambre de bonne du long couloir au sixième étage d?une maison bourgeoise. Ce roman présente dans une symétrie fascinante les habitants d’un immeuble parisien, chaque famille et sa bonne, les familles logeant dans les appartements et les bonnes à  l’étage des bonnes. Dans ce roman naturaliste, la construction dramatique est magistrale, fonctionnant sur le contraste entre l’envers et l’endroit, le décor et les coulisses, la façade et l’intérieur. Premier contraste: les bourgeois empruntent le grand escalier, les bonnes passent par l’escalier de service et bavardent en prenant l’air sur la cour des cuisines, un égout où elles jettent les ordures du ménage mais aussi les ordures de leurs commérages sur leurs patrons et où les patrons ne sont jamais. Les bourgeois présentent bonne figure à l’extérieur et dans le monde mais, en privé, et avec leurs bonnes, ils sont avares, cruels, concupiscents, menteurs, arrivistes, adultérins, mauvais parents. Leurs bonnes qui les voient dans leur intimité les connaissent et les jugent pour ce qu?ils sont: »Je suis qu’une bonne mais je suis honnête. Et il n ‘y a pas une de vos garces de dames qui me vaille dans votre baraque de maison. »[7]Domestiques plus honnêtes que les maîtres, première inversion de rôles.

Mais les bonnes ne sont pas idéalisées, sous leur air sérieux et en cachette de leurs maîtres, elles ont toutes des vices horribles, Victoire boit, Lisa fait la bombe et dévoie la jeune fille de la maison, Rachel vole de l?argent et fait chanter sa maîtresse. Cependant, comme le fait remarquer le préfacier M A Voisin Fougère, La sympathie de l’auteur leur est acquise; d’ abord, c’est à  une bonne que revient la réplique finale, toutes les baraques se ressemblent c’est cochon et compagnie. Et ensuite, les bonnes ne sont pas aussi hypocrites que leurs maîtres, elles n’ ont pas à  défendre les apparences des convenances, c’est leur condition qui les conduit à ces échappatoires. Le roman se termine sur un contrepoint cruel et longuement tenu par Zola. La petite bonne Adèle accouche seule dans sa chambre terrorisée et malade d’un enfant qu’elle abandonnera. Cet enfant est l’oeuvre d’un des hommes de la maison, le père ou le fils, on ne sait pas et pendant ce temps, au même moment, chez les mêmes, les Duveyrier, se tient une brillante réception, le probable père de l’enfant se pavanant devant ses hôtes dans un discours moralisateur. Aucun réalisme, au contraire une construction artificielle et savante où les personnages de bonnes sont? chargées de dévoiler crûment l’envers des apparences morales de leurs patrons.

 

Dans le roman populiste du début du siècle chez Frapié par exemple, le personnage de la bonne a un peu la même fonction. Dans La proscrite, publié en 1900, les mentalités ont un peu évolué, le manque de personnel est crucial, la bonne devient rare. Toutes les dames militent dans des associations caritatives en faveur des domestiques. Ce qui ne les empêche pas de s’en plaindre constamment: » Ma bonne est une coureuse finie mais tant pis je la garde, elle est propre, ne me vole pas et fait bien la cuisine. » L’intrigue se noue autour du fils de la maison qui veut faire carrière. Sa mère recommande une jeune fille pauvre de leur connaissance, Virginie,  à une famille amie dont le fils est notoirement dépravé, qui n’arrive pas à conserver son personnel mais dont l’influence politique est certaine et vaudra au fils de la maison une bon début de carrière. Ce service est  comparable à un joli cadeau. »[8]et  vaudra au personnage principal un poste de secrétaire de ministre. Et vaudra à Virginie la déchéance, ce que tout le monde avait prévu et accepté. Enceinte, elle est chassée et accouche à l’hôpital avant de mourir d’épuisement. Le héros est conscient du prix de sa réussite, « ce qu?il faut en consommer de la féminité pour faire un homme important. »9] mais sans remords. Le narrateur adoucit un peu son propos, le bébé aura pour marraine la vieille fille de la maison. Le manque de personnel, sa rareté devient un enjeu romanesque, le personnage de la bonne, son destin servent ici la critique sociale de l?auteur, les bourgeois sont prêts à  tout pour faire une carrière dont la première marche est le corps d?une jeune bonne..

 

Venons-en maintenant aux quelques grands et rares romans qui ont pour personnage principal une bonne, Une servante d’autrefois de Zulma Carraud, La Grande Maguet de Catule Mendès , Un cœur simple de Flaubert, Germinie Lacerteux des frères Goncourt et Le journal d?une femme de chambre de Mirbeau. J?emploie le terme roman pour Le journal d’une femme de chambre car le caractère fictionnel du récit et sa construction narrative ne font plus de doutes pour les critiques.

A très gros traits, on observe deux types de bonne, la servante au grand cour, dévouée et fidèle jusqu’à la mort, cette série avait été inaugurée par Geneviève de Lamartine, et la bonne monstrueuse, cumulant vices et souillures. Cette série sera fermée par Les bonnes de Genet.

Les bonnes dévouées sont celles de Lamartine, Flaubert et Zulma Carraud. Et les bonnes délurées sont celles de Mendès, Goncourt, et Mirbeau. Lamartine par humanisme chrétien et charité, et Flaubert, par souci de réalisme, ont choisi des personnages du plus bas de l’échelle. Leurs personnages sont des bonnes rurales, dévouées toute leur vie à la même famille, assistant à la naissance des enfants, fermant les yeux des aïeules, et mourant seules mais avec le sentiment du devoir accompli. Elles représentent l’idéal de bonne, celles que souhaitent toute famille. Leur sanctification est assurée.

L’autre catégorie comprend les bonnes parisiennes des Goncourt et de Mirbeau par exemple.

Pourquoi ces auteurs décident-ils de faire de la bonne le personnage principal? Les Goncourt n?expliquent pas vraiment ce choix, ils veulent « montrer les misères. Ecrire un roman vrai. » On sait qu’ils avaient été  choqués par l?histoire de leur propre bonne dévouée toute sa vie à la famille et qui à, sa mort, révèlera une double vie, des dettes et des orgies, des vols  pour entretenir ses amants.Mirbeau ne donne pas non plus ses motifs précis de camper ce personnage.

Quels buts poursuivent-ils? Les Goncourt se servent du document humain, l?histoire de leur propre bonne, Rose Malingre. Ils font un récit détaillé  et complet  et une analyse sociologique très poussée du milieu, l’origine sociale, le bureau de placement, les bals, les bars, les lieux de promenade, le travail, les tâches. Ils font également une analyse psychologique très fouillée du personnage,  montrant les angoisses, la misère affective, l’adoration de Germinie pour sa maîtresse, puis le terrain, les mécanismes  et les effets de l’ hystérie? et enfin l’alcoolisme, la nymphomanie. Le roman se caractérise par l’ absence d’ explication, ils  nous  montrent Germinie dans sa vie, ses gestes, ses actions. Il nous décrit ses amours qui l’ entraînent toujours plus loin dans le don de soi et la déchéance sa maladie et enfin sa mort. Il nous montre l’absence de tombe, l’absence de nom et de dates. Germinie enterrée dans la fosse publique, morte n’existe plus, elle est effacée de la terre.

 

Ultime étape, Le journal d?une femme de chambre fait dire »  je » pour la première  fois à  une servante. Mais cette voix  présentée  par la préface comme authentique se révèle très vite fictive, cette servante s »exprime comme un écrivain, comme Mirbeau, pour lui. Ce livre, même s’il? décrit avec une grande précision qui relève de beaucoup d’observations et de sympathie, l’univers des domestiques  permet surtout à  Mirbeau de cracher sa haine de la bourgeoisie, son amour de la sexualit? et son anarchie. Cette femme de chambre intelligente, observatrice, hardie et perverse, menteuse, hypocrite, aime le plaisir sexuel, la force des vrais hommes et rêve de devenir à  son tour une femme riche et respectée. En plus de citer avec une visible jouissance toutes les formes de l’érotisme, fétichisme, inceste, homosexualité féminine et masculine, pédophilie, bestialité, nécrophilie, masochisme  Mirbeau d?nonce toutes les tares et les injustices de la société.  Pour autant, il n’idéalise pas du tout les serviteurs. Comme Zola, comme Goncourt, il en montre les bassesses, les médisances, les vols, les chantages, les cruautés.? Célestine devenue patronne grâce à  un vol est aussi méprisante et cruelle avec ses propres employés que l’ont été  avec elle ses anciens maîtres.

Il est donc intéressant de constater que l’écrivain du XIX° et du d?but du XX?° n’a d’autre choix que d?assimiler la bonne  à Marie ou Madeleine. Soit elle est sainte et sanctifiée mais dans ce cas-là,  elle meurt seule, sans enfants, sans famille, soit elle est chargée de tous les vices et a une fin pathétique et sordide. Ce personnage n’existe pas pour lui-même en tant que personnage à  part entière. Il n’a ni identité propre, ni passé, ni avenir, ni descendance. Ce vide identitaire est comblé dans la narration par des rêves ou des fantasmes, rêves de la sainte ou fantasmes sexuels de la femme offrant  aux hommes toutes les perversions sexuelles.

Pourtant, un roman fait exception et sort de ce manichéisme caricatural, c’est Donatienne de René Bazin.. Le titre est éponyme, Donatienne est le nom du personnage principal, une bonne bretonne et le roman est son histoire, l?histoire d’une jeune bretonne mariée et mère de famille qui part à  la ville comme nourrice pour aider financièrement son mari et ses enfants. Happée par le tourbillon des conversations des autres bonnes, par leur amoralité, enivrée par le luxe, l?argent gagné sans efforts, elle oublie les siens et devient la maîtresse d’un valet déluré. Son mari chassé  par la misère de sa ferme erre sur les routes avec les trois enfants et finit par échouer en Auvergne où il travaille comme manœuvre dans une carrière. La jolie Donatienne abandonnée par le valet et ayant perdu son emploi vit tristement avec un patron de bar ivrogne et brutal. Elle raconte son histoire à un voyageur qui, par le plus grand des hasards, fait le rapprochement avec une famille sans mère qu?il avait vue en Auvergne. Entre temps, le mari a perdu une jambe dans un accident du travail. Donatienne reprend son baluchon et revient auprès des siens. C’est donc un personnage complexe et très humain avec ses failles et son courage. Ce personnage a parcouru un cycle de vie et de réflexions. Désir de fuir l’enfermement et la misère de la campagne, fascination de la ville et du luxe, oubli et mépris de son origine et de ses valeurs, échec, malheur, remords, solitude, remise en cause puis décision et enfin retrouvailles avec les siens et sa culture. La coiffe bretonne étant le symbole de son appartenance culturelle, elle la retire sous les moqueries des camarades en arrivant à  Paris et la remet quand elle retrouve les siens. Ce roman, certes moraliste, s’attache à  décrire, comme ceux des naturalistes, la condition sociale des bonnes, leurs logements, les bureaux de placement mais s?attarde aussi sur l’intériorité, la psychologie de Donatienne et surtout la complexité de son cheminement. La chute et la rédemption réunissent en un même personnage les figures de Madeleine et de Marie et lui confèrent une richesse qui l’éloigne de la caricature.

Qu?en est-il au XX? siècle ?

Peu de repr?sentations, Les bonnes de Jean Genet, une pièce de théâtre,   et Le square de Marguerite Duras.

Dans Le square de Duras 1955, deux voix se répondent, celle d’une jeune fille et celle dun voyageur de commerce, pas d’ identité, pas de lieu,  pas de temps précis. A la première personne du singulier, la jeune fille parle de ce qui l’occupe, de son métier, et surtout de ses rêves de rencontre et de mariage. Elle définit son métier comme quelque chose de transitoire, qui doit disparaître complètement, comme s’il n?avait jamais existé.

« Mon état n?est pas un état qui puisse durer. Il est dans sa nature de se terminer tôt oi tard. J?attends de me marier, Et dès que je le serai, c’en sera fini pour moi de cet état. »[10]Plus loin, elle revient encore sur cette idée: « Ce n?est pas un métier que le mien. On l’appelle ainsi pour simplifier. Ce n’en est pas un, c’est une sorte d’état, d’état tout entier vous comprenez comme d’être un enfant ou d’être malade. Alors cela doit cesser. »[11]Duras en quelques mots a dit la spécificité de la bonne, un faux métier, un état transitoire, une situation au sein d?une famille étrangère forcément éphémère, un état qui disparaîtra  forcément.

 

Dans Les bonnes de Jean Genet, on retrouve la catégorie     » bonne monstrueuse ». Dans Le journal d?une femme de chambre de Mirbeau, Célestine évoquait déjà ? plusieurs reprises l?envie de tuer ses maîtresses mais elle ne passait pas à l’acte. « Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j’ ai eu l’envie folle de leur déchirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles. »[12]    Ou » Quand je pense qu’ une cuisinière tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de ses maîtres, une pincée d’arsenic à  la place du sel, un petit filet de strychnine au lieu du vinaigre? et ça y est!  Eh bien non faut-il que nous ayons, tout de m?me, la servitude dans le sang. »  Dans la pièce de Genet, un tabou est franchi, les bonnes passent  à l’acte. Peut-être le fait d’être deux, deux sœurs, deux alliées leur a-t-il donné la force de tuer leur maîtresse?

Au XX? siècle, le métier de bonne disparaît peu ? peu, ses tâches étant distribuées à  différentes professionnelles : la femme de ménage, la nourrice agréée. Ces professionnelles ne vivent pas dans la famille et  y sont beaucoup moins? impliquées. Le personnage littéraire peu à  peu disparaît du paysage romanesque. Un roman de C.   Oster s’intitule d’ ailleurs La femme de ménage.

On a donc vu comment le personnage de la bonne passe du statut de personnage invisible ou secondaire,  à celui de personnage révélateur ou faire-valoir du personnage principal puis à  celui de personnage principal très manichéen et essentiellement vecteur d’idées chrétiennes ou d’idées anti-bourgeoises et enfin, très tardivement et très rarement, personnage à part entière présentant une certaine épaisseur et complexité psychologiques et comment il disparaît peu à  peu du paysage romanesque du XX ? siècle.

Esquissons maintenant un rapide portrait du personnage tel qu?il apparaît dans ces textes. Sur le plan physique, ce qui est noté le plus souvent, c’est sa robustesse, sa solidité, sa résistance et  en corollaire son absence de finesse, de beauté allant jusqu’à  la laideur.

Son origine sociale? n?est mentionnée que dans ses conséquences: venant de la campagne et de la ferme, elle est maladroite, sale, elle sent mauvais, ne connaît pas l?hygiène. Elle est ignorante de tout ce qui fait le raffinement d’une maison et d’une table bourgeoise, le service, la cuisine soignée, le soin du linge. Son langage est grossier et parfois patoisant .Elle est souvent très jeune ou assez âgée.

Sur le plan psychologique, le portrait sunifie. Le déracinement g?ographique et social conduit à  une perte de repères. Imaginez une jeune fille venue d?un autre monde confrontée à  de telles différences  d’habitudes,  de mode de vie et de culture,  abrutie de fatigue et de manque de sommeil et on en fait une niaise .On la décrit comme égarée[13], passive,  hébétée. Ce qui va jusqu’à la stupidité si souvent révélée par le personnage de Bécassine popularisé par le magazine la semaine de Suzette au début du siècle.

Un autre facteur noté  très souvent est la grande solitude affective de ces jeunes filles. Solitude plus ignorance qui les conduit à des attitudes récurrentes, rechercher la compagnie des autres bonnes, bavarder sans fin sur les patrons, courir les bals,  coucher avec le premier homme qui leur adresse une parole gentille ou humaine ( Une vie, Germinie Lacerte, Pot-Bouille, La proscrite), confondre désir sexuel et amour, et s’adonner à  la débauche comme recherche éperdue d?amour, croire à  toutes les promesses de mariage. Autre attitude:reporter tout ce besoin d’ amour,  s’ attacher douloureusement  et un peu névrotique ment à  ses maîtres, (Germinie, la grande Maguet, la proscrite) et confondre leur humanité é ou toute marque d’ intérêt avec un réel attachement. Celles-là se perdent mentalement et physiquement et meurent dans la misère et l’ anonymat.

Les plus résistantes mentalement vont mener pendant des années une double vie psychologique. Devant les maîtres, silence,  dévouement parfois même adhésion à leur mentalité  et au fond d’elle, un mépris violent de tout ce qu’elles voient, un attachement très fort à  leur milieu, à  sa morale ce qui fait que le jour venu, quand elles sont assez riches, elles peuvent quitter maîtres et monde de leur maître sans regret.

Le problème, c’est que revenue dans leur village, leur campagne et leur milieu, elles ont tellement changé qu’on ne les reconnaît plus. Façon de s’habiller, goût, façon de parler, mépris des anciennes manières, tout les différencie. A nouveau ?étrangères mais chez elles cette fois.

C?est donc une rencontre rare ou une absence de rencontre entre toutes ces femmes et le romancier qui les côtoyait. Si le romancier avait bien voulu s’y intéresser, il aurait constaté qu’ elles révèlent une grande complexité psychologique et qu’elles sont  des personnages à part et difficilement classables. Premières immigrées de l?intérieur, premières déclassées, premières femmes de leur milieu à partir, à gagner de l’argent, à faire des projets pour elles-mêmes, ces pionnières sont des personnages éminemment romanesques et modernes. Jamais entièrement soumises, jamais non plus suffisamment révoltées ou revendicatives, jamais entièrement petites bourgeoises mais en gardant les goûts et les manières de leurs patrons, plus jamais totalement femmes du peuple, elles sont entre deux mondes, entre deux cultures et le romancier n’a su bien souvent que les ignorer ou les caricaturer. Tantôt fasciné par ce qu’il prenait pour de l’animalité ou de la sensualité et qui n’était que de la sauvagerie et de l’ignorance, tantôt horrifié par sa saleté et sa vulgarité, tantôt admirateur de son dévouement mais peu curieux de ce qu?il y avait derrière, son identité et sa solitude, surpris que ce dévouement prenne fin, le romancier ne lui donne jamais un vrai rôle. Chargée de vanter la morale chrétienne, ou de révéler les turpitudes bourgeoises et?? d’en assener une critique acerbe, voire d’assouvir les fantasmes sexuels de l’écrivain, les bonnes ont servi à tout, bonnes à tout faire, même dans le roman, mais n’ont pas été suffisamment reconnues comme personnages riches et coùmplexes


Bibliographie

Romans

Lamartine, Geneviève, histoire d?une servante, 1850, Editions R Simon ,1936

Zulma Carraud, Une servante d?autrefois, Hachette 1869

Maupassant, Une vie, 1883, Gallimard? 1974

Edmond et Jules de Goncourt, Germinie Lacerteux, 1864, G.F. Flammarion 1990

Zola, La curée, 1872, Livre de poche, 1965.

Pot-Bouille, 1882, Livre de poche, 1998.

Nana, 1880.

Octave Mirbeau, Journal d?une femme de chambre, Fasquelle 1900, Gallimard 1984 pour l’édition utilisée

Bazin, Donatienne, Calman-Levy, 1903.

Bécassine, La semaine de Suzette.

Victor Margueritte, Prostituée, 1907.

Léon Frapié, La figurante, Calman-Levy, 1908.

La proscrite, Calman-Levy

  Les bonnes, Jean Genet, Decines, 1947

Duras, Le square, 1955, Gallimard

Maria Arondo, Moi la bonne, Entretiens, Stock, 1975

Christian Oster La femme de ménage,

 

Essais et critique

Corbin, les filles de noce, Misère sexuelle et prostitution au XIX° siècle, Champs Flammarion

Philippe Hamon Alexandrine Viboud,  Dictionnaire thématique des romans des mœurs,? Presses Sorbonne Nouvelle, Article domestique

Anne Martin-Fugier, La place des bonnes, La domesticité féminine,  Paris en 1900, editions Fasquelle1979, Editions Grasset et Fasquelle, 2004 pour la présente édition

Splendeurs et misères du roman populaire, Féminité,  fatalité, Michel Nathan, PUL

 


 

[1] ibid. p 36

[2] La place des bonnes, Anne Martin-Fugier, Ed Perrin, collection Tempus, 2004

[3] Dictionnaire thématique du roman de moeurs, Philippe Hamon

[4] Une vie, Maupassant, p 32

[5] La Curée, Zola, p418

[6]Une vie, Maupassant, p 417.

[7] Zola, Pot bouille, p 441.

[8]L?én Frappi?é La proscrite, p 141

[9] Ibid, p 457

[10]Duras, Le square, p 465.

[11] Ibid,? p 465

[12] Journal d’une femme de chambre, p 137 .

[13] Léon Frappié, La proscrite, p 461