Estela domestique, bonne, femme de ménage, dans une famille respectable de Santiago, capitale du Chili, s’adresse à nous très directement, sincèrement et brutalement, pour nous raconter ce qui l’a amenée jusqu’à cette pièce fermée, (cellule, salle d’interrogatoire avec glace sans tain, on ne sait pas,) dans laquelle elle doit livrer sa version des faits. En effet, on sait dès le début que la petite fille dont elle s’occupait est morte.
Elle a fui le Sud du Chili, sa mère, leur bicoque branlante, leur campagne misérable espérant trouver mieux « à la Capitale ». Elle a dû se plier aux règles de la domesticité auprès de ses patron.ne.s, puis de leur enfant, accepter leur mépris feutré. Célibataire sans enfant et presque sans famille, elle s’est adaptée à l’arrivée d’un nourrisson, d’un bébé devenue une fillette.
Et là, acculée, elle se met à nu pour nous expliquer les débuts et la fin de ses sept années de service. Comment tout a commencé ? Comment ce drame a-t-il pu survenir ?
J’ai dévoré ce court roman presque d’une traite ! J’ai été captivée par le style et les interpellations incessantes d’Estela à notre attention et fascinée par l’intrigue, dont le dénouement annoncé est une apothéose morbide et surprenante. Les chapitres sont courts, rythmés, le style saccadé, ciselé, travaillé de l’autrice va droit au but. Chaque phrase semble jaillir de la bouche d’Estela, dans l’urgence, comme si les mots pouvaient la sauver du drame.
La construction n’est pas tout à fait chronologique. Le récit passe d’une période à l’autre sans transition mais avec beaucoup de logique. Les digressions retardent sans cesse l’explication, et nous maintiennent en haleine, car elles sont aussi un tableau décapant de cette société où les pauvres n’ont aucune chance de s’en sortir, les conditions de travail à l’usine sont insupportables, la preuve, sa propre mère meurt au travail, la misère rend sans pitié, sa propre cousine la vole et la trompe, elle croyait pouvoir revenir au village pour s’occuper de sa mère, mais l’engrenage du service, de l’aliénation est tel qu’elle ne repartira jamais chez elle. Et paradoxalement, elle devient de plus en plus invisible et nécessaire auprès de ses patrons.
On pense à Chanson douce de Leila Slimani, le mécanisme de la servitude est aussi implacable, mais là s’arrête la comparaison. Je me suis intéressée au travail de bonnes car mes grand-mères et grand-tantes ont toutes été bonnes à Lyon, et j’avais enquêté sur leur vie pour écrire Naven, parcours de bonnes lyonnaises paru chez L’Harmattan en 2010. On retrouve à des époques différentes, dans des lieux très différents, les mêmes processus, des jeunes filles de la campagne, isolées dans des familles bourgeoises, épuisées, leur corps plié aux tâches, au maintien, au costume, travaillant 7 jours sur 7 de très longues années, pour amasser un petit pécule qui leur permettra dans le meilleur des cas, de se marier peut-être, ou de revenir chez elles.

