J’aurai la chance de présenter les romans, d’animer les débats, et la plus grande chance, celle de rencontrer, en vrai, Catherine Poulain, et même de l’interviewer, et aussi de manger à côté d’elle et d’entendre sa voix douce, ses rêves, ses projets.
Estela domestique, bonne, femme de ménage, dans une famille respectable de Santiago, capitale du Chili, s’adresse à nous très directement, sincèrement et brutalement, pour nous raconter ce qui l’a amenée jusqu’à cette pièce fermée, (cellule, salle d’interrogatoire avec glace sans tain, on ne sait pas,) dans laquelle elle doit livrer sa version des faits. En effet, on sait dès le début que la petite fille dont elle s’occupait est morte.
Elle a fui le Sud du Chili, sa mère, leur bicoque branlante, leur campagne misérable espérant trouver mieux « à la Capitale ». Elle a dû se plier aux règles de la domesticité auprès de ses patron.ne.s, puis de leur enfant, accepter leur mépris feutré. Célibataire sans enfant et presque sans famille, elle s’est adaptée à l’arrivée d’un nourrisson, d’un bébé devenue une fillette.
Et là, acculée, elle se met à nu pour nous expliquer les débuts et la fin de ses sept années de service. Comment tout a commencé ? Comment ce drame a-t-il pu survenir ?
J’ai dévoré ce court roman presque d’une traite ! J’ai été captivée par le style et les interpellations incessantes d’Estela à notre attention et fascinée par l’intrigue, dont le dénouement annoncé est une apothéose morbide et surprenante. Les chapitres sont courts, rythmés, le style saccadé, ciselé, travaillé de l’autrice va droit au but. Chaque phrase semble jaillir de la bouche d’Estela, dans l’urgence, comme si les mots pouvaient la sauver du drame.
La construction n’est pas tout à fait chronologique. Le récit passe d’une période à l’autre sans transition mais avec beaucoup de logique. Les digressions retardent sans cesse l’explication, et nous maintiennent en haleine, car elles sont aussi un tableau décapant de cette société où les pauvres n’ont aucune chance de s’en sortir, les conditions de travail à l’usine sont insupportables, la preuve, sa propre mère meurt au travail, la misère rend sans pitié, sa propre cousine la vole et la trompe, elle croyait pouvoir revenir au village pour s’occuper de sa mère, mais l’engrenage du service, de l’aliénation est tel qu’elle ne repartira jamais chez elle. Et paradoxalement, elle devient de plus en plus invisible et nécessaire auprès de ses patrons.
On pense à Chanson douce de Leila Slimani, le mécanisme de la servitude est aussi implacable, mais là s’arrête la comparaison. Je me suis intéressée au travail de bonnes car mes grand-mères et grand-tantes ont toutes été bonnes à Lyon, et j’avais enquêté sur leur vie pour écrire Naven, parcours de bonnes lyonnaises paru chez L’Harmattan en 2010. On retrouve à des époques différentes, dans des lieux très différents, les mêmes processus, des jeunes filles de la campagne, isolées dans des familles bourgeoises, épuisées, leur corps plié aux tâches, au maintien, au costume, travaillant 7 jours sur 7 de très longues années, pour amasser un petit pécule qui leur permettra dans le meilleur des cas, de se marier peut-être, ou de revenir chez elles.
Ivar vit seul sur une île des Shetland qui n’est pas paradisiaque. On a d’abord le récit du quotidien d’une espèce de viking sédentarisé du milieu du 19ème siècle qui passe ses journées à tricoter de la laine de mouton et à s’estourbir de tourbe sous la tempête, depuis que les derniers membres de sa famille de paysans écossais ont déserté cette île,. Heureusement, Ferguson un pasteur débarque sur l’île avec pour mission, non pas d’évangéliser le sauvage, mais de lui annoncer qu’il est exproprié de son rocher natal. L’îlien parle le Norne, langue scandinave agonisante, ce qui ne facilite pas les échanges et Ferguson a oublié ses chaussures de rando. Un lien fort va se nouer entre les deux hommes dans cette nature sauvage qui comble le manque de personnages secondaires. Carys Davies partage son gout d’une nature qui n’est pas taillée sur mesure, des personnages contemplatifs qui s’aventurent vers l’inconnu, des descriptions immersives et oniriques. C’est cette prose délicate et envoutante Pourquoi ce titre à?La référence est subtile car elle évoque les « Highland clearances », une politique de déplacements forcés de paysans par de grands propriétaires terriens pour les remplacer par l’élevage intensif de bétail. L’auteure intègre aussi dans cette fiction un autre basculement historique authentique : un schisme au sein de l’Eglise presbytérienne écossaise. Plusieurs centaines de pasteurs firent sécession, pour s’opposer au droit des mêmes grands propriétaires terriens de nommer les bergers des paroisses. intérêt historique, poésie de la nature, originalité du récit, personnages torturés, amitié presque trouble et une fin inattendue,
Anthony Passeron a fait des débuts remarqués avec son premier roman en 2022 avecLes Enfants endormis qui racontait à la fois les avancées scientifiques sur la maladie du sida et les ravages causés par cette même maladie sur sa famille.
Pour tenter de vaincre la fameuse et bien connue malédiction autour du deuxième roman, l’auteur a préféré persévérer dans la même veine que partir dans une direction complètement différente.
Jacky son second roman, a quelques points communs avec les Enfants endormis : tous deux ont la même structure, alternant autobiographie et faits historiques. L’auteur use du même mécanisme narratif dans Jacky en dressant un portrait de son père tout en racontant en parallèle l’histoire (très documentée) des premiers jeux vidéo, et tente d’analyser l’évolution de sa relation paternelle via leur passion commune pour les jeux vidéo.
L’histoire commence quand deux frères jumeaux trouvent dans une brocante une con sole atari, la même que celle de leur enfance . Son père comme son grand-père sont bouchers dans un village de l’arrière-pays niçois. Son père délaissé par son propre père veut élever ses enfants à la dure et est vite déçu par la sensibilité de ses jumeaux. Un temps, le jeu vidéo les rapproche mais le père s’éloigne de ses enfants et de son foyer miné par la mélancolie, la mort de ses deux frères l’un du sida, l’autre de n’avoir pas su s’exprimer. Le silence et la colère rentrée, la maladie des hommes de cette famille. Une histoire dure mais aussi pleine de la douceur de l’enfance, de ses jeux, et de la consolation qu’il tire de ses univers imaginaires. Avec ce qu’il faut de distance et de justesse, il décrit aussi le déterminisme social et la conscience d’appartenir à un monde finissant, celui des petits commerçants des petites villes.
La montagne du Jura, 1977. Un jeune couple s’installe dans une ferme d’estive, dans une combe reculée, le Crêt à la Neuve. Tony, avec son accent étrange. Isabelle, dont le visage est balafré. Leurs voisins sont un vieux ménage d’agriculteurs, les Satin, dont un fils reprend l’exploitation avec son épouse, chasseuse de vipères à ses heures. Tout sépare ces paysans habitués à travailler dur dans un climat austère et ces hippies qui veulent tirer un trait sur leur passé. Pourtant, un attrait puissant va rapprocher ces habitants, curieux les uns des autres autant que remués dans leurs certitudes. Qui pourrait imaginer que les choses tournent si mal ? Dans un sublime paysage de lapiaz où prolifèrent les serpents, Maryse Vuillermet orchestre un drame dont les récitants chercheront longtemps à démêler les origines.