Mon récit Pendulaires frontaliers, les ouvriers du temps est dans la présélection du Prix Lettres Frontière!

  1. Après de longues heures de lectures et débats, le jury français et suisse a présélectionné 20 ouvrages pour son 24e Prix Lettres frontière :

    Région Auvergne-Rhône-Alpes:
    Ahmed Tiab, Le Français de Roseville L’aube
    Maryse Vuillermet,Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps, La rumeur libre
    Grégoire Domenach, Pysanka, Carnet d’Art
    Patrice Gain, La naufragée du lac des dents blanches, Le mot et le reste
    Emmanuel Venet,Marcher droit, tourner rond, Verdier
    Arhtur Bernard,Tout est à moi, dit la poussière, Champ Vallon
    Philippe Langenieux-Villard, La Course à l’oubli, Héloïse d’Ormesson
    Olivier Paquet, Jardin d’hiver, L’Atalante
    Julien Delmaire, Frère des astres, Grasset
    François Garde, L’effroi, Gallimard

    Suisse romande :
    Claire Genoux, Orpheline, Bernard Campiche
    Brigitte Hool, Puccini l’aimait, L’Age d’homme
    Oscar Lalo, Les contes défaits, Belfond
    Michel Layaz, Louis Soutter, probablement, Zoé
    Silvia Härri, Je suis mort au soir d’été, Bernard Campiche
    Mélanie Richoz, Un garçon qui cour, Slatkine
    Matthieu Ruf, Percussions, Ed. de l’Aire
    Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, Zoé
    Pierre Willequet, Histoire d’un qui s’en alla, Slatkine
    Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute , Bernard Campiche

    Sélection finale (10 ouvrages) le mercredi 23 avril….

Les cassés

Les cassés

J’aime poser des questions sur les vies, Et puis après ? Et pourquoi il a rien dit ? Et lui, il l’aimait ? J’ai l’impression qu’il y a dans toute vie une rivière souterraine, qui  pousse à contre-courant ou dans le fil de l’eau mais trop vite et que les gens sont des bateaux de papiers bousculés et ballotés dans les rapides.

Il y en a qui ne se révoltent jamais qui n’essayent jamais de sauter du bateau. Ils descendent le courant résignés, et hagards, je les appelle les brisés, les cassés,  parce qu’un ressort trop tendu,  un jour,  un jour s’est brisé  en eux, et ils n’y arrivent plus, ils ne se battent plus, ils subissent.

Quand j’étais enfant, mes sœurs et moi, on avait un ami qui était venu d’un autre village, il avait habité dans une ferme au milieu de la forêt et il avait apprivoisé un sanglier, c’était une famille de bucherons italiens, une famille nombreuse.  A force de patience, lui, gamin, avait fait du marcassin son compagnon, il l’accompagnait à l’école, le suivait, comme un chien, il nous montré une photo, le sanglier était aussi grand que lui ; quand il est devenu trop gros, son père l’a tué d’un seul coup de fusil. C’était juste avant qu’ils déménagent dans notre village.

Est-ce le sanglier tué ou de vieilles histoires, disait ma mère, tu sais, son père, c’était pas un marrant, il parait qu’avec ses filles et avec Catherine, la sœur handicapée de sa femme qui vivait avec eux, il n’était pas correct, c’était un sale bonhomme son père,  et sa mère c’était pas une commode…  en tout cas, il n’arrivait pas à parler, il était timide, il n’était bien que dans les bois, à douze ans, avec la tronçonneuse de son père, il coupait déjà des arbres, l’année où il est arrivé au village,  il nous  a monté un bûcher de Saint-Jean haut comme la montagne. Il était fort doux et taiseux, il a quitté l’école à quatorze ans pour travailler comme bûcheron avec son père puis aux Eaux et Forêts ; toute sa vie, il a travaillé dans la forêt.

Il n’a pas eu de chance avec les femmes ; la première l’a laissé tomber et il a élevé seul sa fille et la deuxième était pas bien maligne,  elle allait au bistrot avec   lui et buvait autant que lui ; oui, ils buvaient autant l’un que l’autre.

Mais tout le monde le respectait et le plaignait. Il était si gentil, il coupait du bois pour les vieilles du village, il a continué à s’occuper du feu de la Saint-Jean pour la commune, il rendait plein de services,

Il est mort récemment, ma soeur est allée à l’enterrement, je lui ai dit,  il y avait un peu de monde j’espère ? J’avais peur qu’il soit mort dans la solitude et une certaine honte. Elle m’a dit,  j’ai jamais vu l’église de Bayard aussi pleine, il y avait des centaines de gens dehors, pour aller près du cercueil,  le défilé a duré des heures,  tous les forestiers, tous les gens de la montagne, tout le village,  toute la commune,  cet homme n’avait jamais dit une parole méchante de sa vie, il n’avait fait que le bien, tout le monde aurait voulu l’aider, faire quelque chose pour lui, mais quoi ? On n’a jamais su où était sa douleur.

Et même après sa mort,  il n’a pas été bien respecté. Il a même été un peu abîmé.

Il parait qu’il a la tombe la plus étonnante du cimetière. On se détourne pour venir la voir,  sa deuxième femme,  celle qui est pas bien maligne a fait graver en lettres dorées, « si le paradis existe,  je t’attends au bistrot »

Elle a peut-être trouvé ça drôle et gentil, mais ça fait rire tout le monde.

 

Les séparés

Les séparés

Au fond des bistrots, à la dernière heure d’un bal de village, on rencontre des êtres, souvent des hommes, parfois des femmes, qui sont des boute en train, des habitués, des piliers de bar, comme on dit, ceux qui ne ratent jamais une soirée, qui rentrent les derniers chez eux, qui vont encore en héberger d’autres, les jamais seuls, les copains de, les amis de toujours, les fidèles de la bande. Ils racontent,  font les clowns, offrent la dernière, sont connus de toute la ville,  de tout le village, c’est toujours à eux qu’on pense quand on veut un bénévole pour telle ou telle action,  telle association, à eux qu’on demande pour servir à la buvette, amener les jeunes au match.  Toujours rieurs, toujours au milieu de la place…

Et pourtant ces hommes-là sont les plus tristes et les plus vulnérables de la terre, au fond  de leurs yeux,  à quelques intonations, à la façon de tenir le bras, de le retenir, surtout de le retenir, qu’il ne rentre pas chez lui, qu’il ne  le laisse pas !

J’ai assisté bien souvent à ces désespérants au revoir, entre celui qui retient le  naufragé, encore un, allez, un petit dernier,  et celui qui voudrait partir, l’oublier,  le rayer, s’en débarrasser.

Et celui qui a peur soudain,  que l’angoisse rend pisseux, collant, c’est justement le rigolo de la soirée le boute en train, il ne rigole plus,  sa voix se fait pressante, humble,  suppliante, tu vas partir,  pas encore ! Allez viens, on va voir si c’est encore ouvert chez Nino ! Non ! Tu  veux pas ? Alors on va chez moi, j’en ai mis une au frais ! Non ?  C’est trop tôt ! T’es mon ami, on est amis hein ! Dis-moi qu’on est amis ! Qu’est-ce qu’on pourrait faire ? On va au chalet du lac ? J’ai des copains qui m’attendent là-bas ! Non,  ne pars pas !

Dans la nuit,  la voix du dernier, du séparé, si différente de celle qu’il a eue toute la soirée !Où est-elle passée sa faconde, sa joie de vivre ? Comment ça s’est écroulé à l’intérieur, ces histoires drôles, ces vannes, ces plaisanteries qui ne laissent place qu’à cette simple plainte !

Où était le triste naufragé qui apparait à la dernière heure ? Où s’était-il caché avant ? Dans quels replis de l’âme,  du cerveau, attendait-il son heure pour crier sa solitude ?

L’ami est parti, le patron fait le tour de la salle pour éteindre les lampes, le boute en train est ployé sur son verre, il faudra qu’on le pousse dans la nuit.

Demain soir à la première  heure, il sera là,  rasé de frais, drôle,  avenant, disponible,  rigolard.

Robert ? Heureusement qu’il est là pour mettre de l’ambiance !

Enfance d’un chamane, Anne Sibran

 

Ce récit romancé nourri des voyages et séjours de l’auteure en Equateur, dans la forêt amazonienne, raconte ses rencontres et son « initiation » à la culture et au territoire Kichwas par Lucero Tanguila, vieux chaman, petit-fils du grand Baltazar Tanguila, homme –tigre.

Ce vieillard silencieux l’emmène en forêt, lui fait découvrir des sites sacrés, la rend témoin de scènes de fêtes de guérisons grâce aux chants, lui raconte l’Histoire de son peuple  et de la colonisation. Comme il n’a pas de successeur, il sait que les compagnies minières et pétrolières vont détruire la forêt mais il luttera jusqu’au bout. Il l’initie au silence, à voir ce qu’il y a derrière les apparences,  à entendre ce qu’il y a derrière les mots. A travers ce récit émietté, diffracté, et cette langue poétique, luxuriante comme la forêt changeante,  comme le fleuve, le lecteur,  à la suite de l’auteur se perd, perd ses repères et s’enfonce dans la profondeur de la magie chamane, de la forêt tropicale, et dans le chaos des luttes humaines, c’est envoutant, une expérience inoubliable.

D’autres récits, photos, une vie de « voyages et d’utopies » à découvrir aussi sur le site de l’auteur

http://www.anne-sibran.com/voyages-et-utopies/

L’homme des bois de Pierric Bailly, POL 2017

  1. Un roman tombeau, un récit né à la mort du père, une mort un peu spéciale puisque le père est tombé ( s’est jeté?) d’une falaise et a été retrouvé trois jours après. En rangeant ses affaires, le fils essaye de comprendre cette vie, heureuse, malheureuse? d’un homme solitaire ou très sociable? d’un homme violent ou gentil? En lisant ses dossiers, il ne peut que s’émouvoir de cette soif d’apprendre la politique, l’Histoire, la peinture, le yoga, soif admirable ou pitoyable? Il nous rend palpable le mystère de tout être, même le plus simple, le plus anonyme. Un récit poignant de sa simplicité, de son humilité, de sa douce hybridité. » Il m’arrive de penser à cette histoire comme à une sorte de roman noir, un polar sans coupable, sinon la nature, la campagne française, la vie rurale, la forêt jurassienne.  » p 153

Un nouveau numéro de la revue Rumeurs

  Rumeurs N°2

http://www.larumeurlibre.fr/catalogue/collections/revue_rumeurs/revue_rumeurs_n_2_revue_rumeurs_actualite_des_ecritures

J’y ai notamment écrit Ecrire en atelier avec Patrick Laupin. 

Joëlle Guidez dans un article intitulé Rumeur des villes, rumeur des champs   p 148 met en perspective entre autres l’Inhabitable de Joy Sorman,   Gallimard 2016, Histoires,   Buchet -Chastel 2015 et Joseph,  Buchet-Chastel 2013  de Marie-Hélène Lafon et Pendulaires frontaliers, les ouvriers du temps, La Rumeur Libre 2016