Dans la Gare de Hefei en plein milieu de la Chine, après déjà 20 heures de train depuis Xian pour aller à Suzou, nous sommes restés quatre à cinq heures, assis par terre ou sur nos valises. Nous étions dans des couloirs formés par des barrières, au bout du couloir, sur le plafond, s’affichait l’heure du train qui reculait avec la nuit, 11h, 12h, 1h du matin, la nuit avançait, la pluie claquait sur le toit, les lumières de la gare blafardes usaient les yeux.
La foule compacte de travailleurs chinois, je dis » travailleurs « parce que leur allure, leurs vêtements, leurs chaussures, leur bouche où il manquait des dents parfois, leur visage tanné, et surtout, leur démarche un peu gauche, en étaient le signe
J’ai supposé qu’ils rentraient chez eux pour une semaine de vacances. Tous, ils transportaient des sacs immenses en plastique, des ventilateurs ou de petits appareils électroménagers neufs, des grands cartons renforcés par des ficelles. Par groupe d’hommes, trois ou quatre hommes, assez jeunes la plupart du temps, quelques femmes sans enfants, à la fois fébriles et fatigués, ils allaient et venaient. J’imaginais l’impatience et la joie d’arriver au village, dans la famille, de serrer femme, enfants, parents très âgés dans ses bras, de distribuer les cadeaux, des babioles pour les enfants, un joli vêtement pour la femme, peut-être un ventilateur, une cafetière électrique, une mini télévision, des biens inestimables gagnés sur les chantiers la nuit et le jour. Beaucoup épuisés étaient couchés par terre la tête sur un carton ou un sac. D’autres allaient remplir d’eau chaude leur boîte de pâtes toutes prêtes. Nous avions découvert pendant notre voyage ces boites très pratiques de nouilles lyophilisées, peu de goût, bien consistantes, sur le dessus de la boite, des baguettes en plastique étaient collées et permettaient de manger instantanément.
Ils nous regardaient longtemps, parfois, ils s’approchaient en groupes pour se donner du courage et entouraient Grégoire, et Thibaut, les deux ados qui nous accompagnaient. Ils touchaient Grégoire, le petit blond, ils caressaient sa peau, ses cheveux, jamais sûrement, ils n’avaient vu un enfant blond, ils s’amusaient de sa petite valise, de son petit sac à dos. Nous étions leur distraction, leur repos. Mais bien vite, ils retournaient à leur place, tâchaient de dormir, sortaient un jeu de cartes ou un journal, s’endormaient sur la page ouverte.
Plus tard, quand le train arriverait, ce serait la course pour trouver une place, un bout de banquette et un morceau de tablette pour poser sa tête et dormir encore dix heures, plus, jusqu’à une autre gare, se dépêcher de dormir pour réparer le corps, pour faire passer le temps du voyage, et peut-être dans un ou deux jours, l’arrivée.
Et j’avais toujours en tête la gravure que l’amie m’avait offerte, les Italiens à la gare Saint-Lazare. La foule, les vêtements sans couleurs, les balluchons, les corps ployés, la grande verrière et sa lumière blafarde, toujours la même histoire, toujours les paysans qui vont vers le travail et j’avais en tête le récit de l’arrivée d’Italie de ma grand-mère avec ses huit enfants serrés autour d’elle, sa valise, son portefeuille avec le précieux papier, la dernière lettre du grand-père que j’ai gardée où il disait à peu près ces mots, que j’ai fait traduire cet été :
« Je ne saurais pas quoi te dire de mon retard à te donner de mes nouvelles, mais vu que je savais que dans une semaine , j’aurais reçu un feuillet que tu trouveras lié au présent ; le papier pour te faire tes papiers pour que tu puisses partir enfin toi aussi. Maintenant il sera ton tour de te presser de faire ce que tu peux et je te recommande de ne donner à personne ce feuillet. Tu le montreras au secrétaire de mairie qu’il te fasse la demande de passeport et puis tu le présenteras à la douane… 
J’ai fait toute la semaine les foins et ce matin, le vent du Nord… Comme je veux espérer que tu puisses partir, fais vite, tu m’aideras à finir les foins, tu comprendras que si je dois faire le terrain tout seul, le travail devient dur…. Rappelle-toi, tu ne donneras pas la carte à personne et rien de plus. »
Filed under: Textes inédits on septembre 17th, 2011 | No Comments »