Signature de mon dernier livre Etienne colporteur

p>Etienne, colporteurA la librairie Le grenier-fort ? Saint-Laurent en Grandvaux, ?le samedi 28 novembre de 15h ? 18H, je? serai heureuse de vous y rencontrer.

Le livre est illustr? par Demond Bovey et les photographies sont de G?rad Benoit-?-La-Guillaume. Thibaut Gladel a cherch? avec? ?nergie et? fougue la documention.

Etienne est proche de nous, il a v?cu dans la premi?re moiti? du si?cle. Il nous montre?une ?montagne? o? l’industrie est prosp?re, o? les vall?es? se peuplent, o? les hommes s’adaptent aux changements.

La veille, on aura commenc? le tome suivant. Quels sont les changements dans les paysages et la vie des hommes dans la deuxi?me moiti? du vingti?me si?cle? Nous retrouvons inscrite dans les paysages l’Histoire des hommes de notre territoire. Il suffit de regarder et d’interroger.

Territoire des Hautes-Combes, reconnaissance des lieux

Comme un parachute arrêté en pleine vitesse

 

Ce matin, dans le village, les rideaux se soulèvent quand elle va chercher sa voiture garée sur le petit parking près de la fontaine. On sait qui elle est. On se pose des questions, une vieille plus aventureuse que les autres va demander aux voisines quand elle ira chercher le pain à  la camionnette: Vous savez qui c’est cette dame qui est chez Betty? La connaissance est essentielle, même si le village-rue semble vide, les trottoirs déserts, si la moitié des maisons est fermée, l?information circule, ça vibre, ça bruisse. Le pays a l’air sauvage, vierge, une succession de combes, appelées les Hautes Combes du Jura, un haut pays de dunes, pas des dunes de sables non, des dunes de terre, de hautes dunes, des étendues vastes, aux formes rondes et douces, des anticlinaux rabotés par des millénaires, creusés par le temps et qui finissent par plier, s’arrondir et s’aplatir. En fait, le pays est vivant, il est aux aguets, il aime les histoires. Au fond des combes, des champs retournés et travaillés, et, au bord, sur les flancs encore doux, des pâturages pour les bêtes et, sur les crêtes, des forêts de feuillus. Les villages sont au milieu des combes,  découvert, placides, des villages-rues, des maisons trapues avec des granges pour du foin de six mois et, derrière les maisons, des potagers où ne poussent que les légumes de la soupe. Les vaches donnent du lait qu’on porte matin et soir, été comme hiver, en tracteur, en quatre-quatre ou en camionnette à la fruitière de Comté, et c’est là qu’on échange quelques nouvelles. Et puis, dans la combe, çà et là, surgissent des fermes plus isolées mais chaque maison est à portée de vue d’une autre, c’était comme ça avant, on construisait à  portée de vue et de voix, pour la sécurité, il fallait se voir et surveiller les incendies et l’hiver, ne pas être trop éloignés les uns des autres. Aujourd’hui, beaucoup de ces fermes sont fermées onze mois par an mais tout se sait. Il n’y a plus qu’une ferme qui produit du lait et qu’un voyage à la fruitière par jour, mais les rideaux se soulèvent pour voir passer les voitures, ils se soulèvent le long des routes des combes et au village, quand elle va chercher sa voiture et le pays va savoir.

 

Elle roule: la Combe à  la Chèvre, puis la combe du Manon, Bellecombe, et la combe d’Evuaz, la vallée de la Valserine. D’immenses tables de rochers gris presque blancs, des hêtres dénudés, la route qui se gondole comme un énorme boa parce qu’elle craque tous les hivers.

 

La veille, en arrivant, elle y est retournée. Elle est repassée sur la route en bas de la ferme de la Petite Molune. La ferme avait encore gonflé, s’était étalée, répandue, toute la crête de ce côté était envahie de hangars métalliques, des montagnes de ballots de foins recouvertes de leurs linceuls noirs plastifiés. Des vaches, partout, des centaines de vaches déjà dehors, malgré le froid,  elle sait que, comme d’habitude, ils doivent manquer de foin pour finir l’hiver. Avec la fin des quotas laitiers, la production est sans limites, les bâtiments anciens ont presque disparu, mangés, absorbés par cette gangrène de hangars toujours reconstruits plus haut, plus brillants, l’un d’eux est ouvert sur le ciel, arche vide, des poutrelles noires rayent le ciel gris.

Plus loin, sur la même crête, la Grande Molune, volets fermés, aveugle, morte. Elle a hésité. Elle a freiné sur la route mais n’a pas tourné dans le chemin à  peine visible,  dans l’herbe, qui monte en boucle jusque devant la maison. Elle ne peut pas y aller.

?

Liste des neiges, à compléter à l’infini

Liste des neiges,

En son absence, pour la célébrer, parce qu’elle me manque.

Neige du chemin de l’école tassée, gelée, des traces jaunes lacèrent les bourrelets sur le côté.

Neige des combes, nos dunes d’hiver.

Neige mouillée des routes, grise, en paquets chancelants.

Neige tombée la nuit qu’on voit avant d’ouvrir les yeux.

Neige de la ville de Lyon, l’embouteillage annuel de début janvier,panique joyeuse, chaos calme.

Neige de printemps qui traîne sous les épicéas, qui s’accroche, lambeaux d’hiver.

Neige du bonhomme à la carotte insolente.

Neige du ski de fond, farts experts, le skieur tourne le dos pour cacher ses choix subtils de couleurs.

Neige sur la glace du lac et sur son eau noire.

Neige des vieux, petits pas, bottes en caoutchoucs ou après-ski en phoque  fermeture éclair, regards anxieux vers le bout de la rue qu’il faut atteindre sans tomber.

Neige collée au bonnet, givrée dans les cheveux, auréoles sauvages.

Neige restée dans les crampons qui devient eau sale sur le plancher derrière la porte.

Neige des toits et son souffle haletant quand elle glisse, son vacarme quand elle s’écrase au sol.

Neige du désert, longues files de camions arrêtés, feux allumés sous les réservoirs pour dégeler le gasoil.

Pérégrinations 2008 au pays des lacs

Pérégrinations 2008

 

 

Nous marchons dans les couleurs au bord du lac d’ IIlay, les couleurs sont partout autour de nous jusqu’en haut du pic de l’Aigle , jusqu’au fond des lacs, leur reflet vibre.

Et, dans cette marche, les poètes parlent et de la poésie toute chaude sort de leur bouche.

Joël Bastard: les oiseaux ne chantent pas, ils parlent, qu’est-ce qu’ils disent? Les glaces des lacs non plus ne chantent pas, ?nous de trouver ce qu’elles disent.

A Clairvaux-les-Lacs, dans l’HLM de la mairie, les horreurs de la banlieue parisienne sont venues me retrouver, quand j’ai fermé  le store enrouleur, elles m’ont sauté au visage et elles criaient dans la nuit.

Moi, je repense à  ma résidence en 2005, on croit trouver un territoire autre et on se trouve violemment soi-même, on rentre de force dans son territoire mental, on est dans la solitude de l’écrivain.  Comment parle ?e paysage à  l’écrivain enclos en son sein? L’écrivain guette les bruits et les mots de ce territoire-là, de ce monde-là et, dans son guet, dans sa vacuité, c’est son enfance palpitante qui remonte et l’appelle, ses paroles d’enfance, ses paysages d’enfance.

 

Et là, sur le chemin du belvédère, ?c’est la voix de Caroline Sagot-Duvoroux qui parle en poésie.

Le poème, c’est une enfance toujours. Et moi,?les pieds dans la boue glaiseuse, je suis une petite bête vaillante. Les morceaux de texte laissés dans la forêt sont des pelures de pensées, protégés par les racines des arbres comme les mots sont protégés par leurs racines, le texte s’est momifié.

Le nom se vend, on signe du concept, ici, c’est l’inverse, le nom est rendu au commun, dans le cahier du monde. Il n’y a pas de participe futur en français sauf un, l’aventure, l’ailleurs devient ici.

Et quand Marion la presse de dire son texte qui serait la conclusion de cette aventure, elle se défend l’écrivain, avec ses armes de mots, elle dit:

L?aventure n’est pas terminée, rien n’achève, le verbe tragique d’exister signifie se déplacer, sortir de. Je ne peux pas conclure l’affaire d’ailleurs et de demain.

Et moi, je dis  Marion veut que le texte soit dit, C’est comme au yoga tu veux que le mouvement soit abouti. Et je dis à  Joël qui, rêveur,?fouisse la terre avec sa cane,  Tu cherches la morille d’or?

Ainsi vont les pérégrins échangeant des grains de mots, des graines d’aventures et on ne?veut pas que ça s’arrête. Rien n’achève.

Maryse Vuillermet

la douleur d’écrire et écrire quand-même

La douleur d’écrire et écrire quand-même.

Partout, elle se niche, elle se tapit, elle guette la baisse de confiance, la fatigue, l’à quoi bon.

Dans le matériel, pas le bon stylo, jamais le bon stylo, le beau stylo à plume or. Le cahier non plus ne va jamais, trop neuf, trop petit, il atrophie l’inspiration, trop gros, il la paralyse, les feuilles libres se perdent, le cahier déjà commencé est sali et défloré. L’ordinateur est trop plein. Le dossier « romans »dans « vuillermet-doc » déborde de fichiers intitulés début de…incipit… prologue de… page 1…

L’objet ne va pas non plus. Des extraits, des fragments, miettes, c’est tendance, mais des fragments poisseux d’efforts, imprégnés de la consigne d’atelier d’écriture mal dissimulée, trop visible.

Un journal, éternel journal commencé il y a 35 ans, jamais lu par personne, écriture illisible, dispersé en cahiers à spirales, cahier classeurs poussiéreux, que je traite par-dessus la jambe,  des petits faits que je suis la seule à pouvoir comprendre, interpréter, relier. Ecriture de plus en plus elliptique, nerveuse, insatisfaite et de plus en plus irrégulière.

Ecrire l’impossible roman, toujours ce rêve impérissable, le roman assoiffé de reconnaissance, le roman qui devait être de jeunesse, devenu plus tard ce qui devait être le roman de la maturité, bientôt roman de la vieillesse, peut-être roman d’outre-tombe. L’impossible publication, toujours retardée, tentée, objet de discussions, de jalousies.

Et le destinataire. Pour qui? A qui? Qui est mon lecteur? Mes amis d’écriture, les initiés, mes deux ou trois inconditionnels dont mes deux sœurs qui aiment tout ce que j’écris, et au-delà qui? Question évitée toujours.

La raison,  Le pourquoi douloureux.  J’aurais eu une vie si paisible sans cette bizarre passion, cette manie incurable, cette particularité à peine avouable dans certains cercles, cette irritation, cette maladie de peau et de main, cette obsession inoffensive; je ne sais même pas la qualifier, habitude, énervement, direction de vie, travers, orgueil, et le pire des qualificatifs, hobby.

Et la peur?

Peur d’aller au bout, toujours rester au bord, s’accrocher à la sécurité du quotidien normé, ne pas prendre le risque de tout perdre pour ça. L’écrivain maudit, il existe. A Lyon, partout, il est seul, sa femme l’a quitté, il erre de résidence d’écriture en salon rémunéré, il ne parle que d’écriture. Je l’ai vu errer au Salon de Bron, dans des manifestations littéraires qui se battent pour les subventions. Celui-là, il fait peur, c’est notre ombre à tous, notre double infernal. Celui-là, il est penché sur mon épaule et me dit: Va plus loin, creuse, va dans le noir, dans le fond, ton écriture est trop facile, trop jolie, ta vie est trop sage, trop heureuse. Sois maudite et ton écriture sera belle.

Qu’est-ce qu’il faut perdre pour écrire? Quel est le prix à payer? Je ne veux pas le savoir! Et c’est peut-être là qu’est le nœud. 

En attendant, j’enregistre dans dossiers « romans », nom du fichier, la douleur d’écrire et écrire quand-même,  page 1 sur 1, 527 mots.

Date 28 septembre 2008

 

On ne parle pas

On ne parle pas, personne ne parle, on ne sait pas dire des sentiments, des gentillesses, des compliments. Certains vivent en fusion avec la nature, ils partent dans la for?t longtemps et ils reviennent toujours sans rien dire, d?autres aiment se faire peur tr?s peur? dans l?alcool et le risque mais personne dit rien.? Un Jurassien ne dit rien. J?ai connu plusieurs histoires d?amour terribles o? personne n?a jamais dit un mot, j?en? suis s?re. Presque des films muets, des histoires sans parole qui? se terminent tr?s mal, dans la violence, le feu, la destruction, il faut dire que nos fermes br?lent facilement parce qu?elles sont bourr?es de foin jusqu?? la gueule et que le foin, il suffit d?y mettre une ?tincelle, parce que? les granges g?n?ralement sont ouvertes, c?est m?me trop facile, les assureurs sont fatigu?s de nous. Les fermes br?lent pour beaucoup de raisons, des courts-circuits de couveuse comme chez ma tante, du foin rentr? vert et qui fermente? mais aussi des histoires terribles de jalousie, de vengeance, d?amour bafou?, d?honneur perdu

La destruction de soi aussi? qu?enfin tout ce qu?on n?a jamais dit explose comme celui qui s?est mis une balle dans la t?te, dans la for?t, il venait d?ailleurs, de Langres, sa m?re ?tait su?doise, d?pressive et taciturne, il a bu, on ne lui a rien dit, il a fait des expositions de photo, on n?a rien? dit, ni c?est bien, ni rien, il a mont? un studio de photo, on en lui a pas dit de ne pas le faire, qu?aucune entreprise ici n?aura jamais recours ? un photographe professionnel, trop cher, trop artiste, on l?a laiss? faire, il a bu dans les deux bars du village, ? trente ans, il buvait comme un vieux, on ne lui a rien? dit, ? midi, il titubait? d?j? vers sa maison, et un matin, il a pris une carabine et s?est mis une balle dans la t?te. Et j?ai entendu quelqu?un qui disait?:??? C?est ce qu?il avait de mieux ? faire???.

On a la maladie du silence, non pas du secret, tout le monde sait tout mais du silence, on sait mais on ne dit rien, voil?. Et moi, je dis, je veux parler, j?ai d?cid? de parler, pour ne pas oublier et ne pas mourir aussi.

Je veux raconter toutes les histoires que je connais, les arranger, leur faire dire des choses que les gens eux-m?mes ignorent, des choses qui sont peut-?tre fausses mais qui sont vraies pour moi, vraies dans ma volont? de dire, d?arr?ter de se taire. Je ne d?voile pas de secrets, toute le monde les conna?t ces histoires,? je dis seulement ce que d?habitude on ne dit pas, c?est comme ? la biblioth?que quand je demandais des livres qui ne s?y trouvaient pas. Je fais juste quelque chose d?incongru, de d?plac?, je change le jeu, la donne, les perspectives, la fa?on de voir les choses, comme on dit.

?

?

Mai 68 à Saint-Claude Jura quand on a treize ans

Mai  1968 à Saint-Claude, Jura, quand on a treize ans.

Les grands du lycée, nos Dieux vivants réunis dans la cour et créant des commissions; vous, les petits vous êtes la commission des sports. Qu’est-ce qu’on doit faire?

Nous nous ennuyons sur le kiosque du jardin public, il me semble bien que les rands nous ont donné un sujet un peu bateau, nous ne savons pas quoi demander.

Le Lavenne est parti à  Paris, il est revenu avec un bras cassé, dans la rue du Pré, en tête de nos manifs, on le voit bien. Première fois que j’entends vibrer le mot manif!

Mon père est furieux, nous les coopérateurs pourquoi on ferait grève puisqu’on est nos propres patrons, on va perdre un mois de salaire pour rien.

Découverte des bars où on va juste pour parler sans avoir soif, la peur au ventre que nos mères nous voient

Michel Prost un meneur est renvoyé du lycée, on dit qu’il paye pour les autres.

Il fait beau, le soleil est très chaud.

Je nous vois toujours dans le parc du Truchet près du kiosque à musique.

Les étudiants sont revenus de Besançon et nous expliquent la révolution là-bas, ils veulent nous cordonner. Encore un nouveau mot!

Mon père toujours furieux, c’est nous les ouvriers qui allons payer!

Je ne comprends rien, mais je sens qu’il y a des choses à comprendre!

Quand je rentre de la ville tout excitée, je trouve ma mère et les tâches ménagères qui m’attendent comme si rien ne se passait, j’ai du mal à m’y mettre.

Après, on n’aura plus jamais  les blouses roses une semaine et bleues l’autre